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  1. Philadelphie, 20-21 juillet 2014.

     
     
  2. Chinatown, Philly.

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  3. Souvenir de Goya, avec sa coupe d’été.

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  4. Chez échoFab. Les pantoufles de Raphaël, designées au Japon, fabriquées à Barcelone, portées à #mtl

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  5. ÉVANGÉLINE

    Salut, vieille forêt! Noyés dans la pénombre
    Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
    Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
    Qui se bercent au vent sur le bord des sentiers
    Jetant, à chaque brise, une plainte sauvage.
    Ressemblant aux chanteurs qu’entendit un autre âge,
    Aux Druides anciens dont la lugubre voix
    S’élevait prophétique au fond d’immenses bois!
    Et l’océan plaintif vers ses rives brumeuses
    S’avance en agitant ses vagues écumeuses.
    Et de profonds soupirs s’élèvent de ses flots
    Pour répondre, ô forêt, à tes tristes sanglots!

    Vieille forêt, salut! Mais tous ces coeurs candides
    Qu’on voyait tressaillir comme les daims timides
    Que le cor du chasseur a réveillés soudain.
    Que sont-ils devenus! Je les appelle en vain!…
    Et le joli village avec ses toits de chaume?
    Et la petite église avec son léger dôme?
    Et l’heureux Acadien qui voyait ses beaux jours
    Couler comme un ruisseau dont le paisible cours
    Traverse des forêts qui le voilent d’ombrage,
    Mais réfléchit aussi du ciel la pure image?
    Partout la solitude, aux foyers comme aux champs!
    Plus de gais laboureurs! la haine des méchants,
    Un jour, les a chassés au bord d’une grève
    Le sable frémissant que la brise soulève
    Roule en noirs tourbillons jusqu’au plus haut de l’air
    Et sème sur les flots de la bruyante mer!
    Le hameau de Grand Pré n’est qu’une souvenance;
    Le saule y croît, le merle y siffle sa romance.

    O vous tous qui croyez à cette affection
    Qui s’enflamme et grandit avec l’affliction;
    O vous tous qui croyez au bon coeur de la femme,
    A la force, au courage, à la foi de son âme.
    Ecoutez un récit que les bois d’alentour
    Et l’océan plaintif redisent tour à tour:
    Ecoutez une histoire aussi belle qu’ancienne;
    Une histoire d’amour de la terre Acadienne!


    PREMIÈRE PARTIE

    I

    Sous le ciel d’Acadie, au fond d’un joli val,
    Et non loin des bosquets qui bordent le cristal
    Que déroule, tantôt sous les froides bruines,
    Tantôt sous le soleil, le grand Bassin des Mines,
    On aperçoit encor, paisible, retiré
    Et loin de ce qu’il fut, le hameau de Grand Pré.
    Du côté du levant de beaux champs de verdure
    Offraient à cent troupeaux une grasse pâture
    Et donnèrent jadis au village son nom.
    Pour arrêter les flots le vigilant colon,
    A force de travail et de rudes fatigues,
    Eleva de ses mains de gigantesques digues
    Qu’au retour du printemps on voyait s’entr’ouvrir,
    Pour laisser l’océan s’élancer et courir
    Sur le duvet des prés devenus son domaine.
    Au couchant, au midi, jusqu’au loin dans la plaine
    S’étendaient des vergers et des bouquets d’ormeaux.
    Le lin vert balançait ses frêles chalumeaux
    Et le blé jaunissant, ses tiges plus robustes;
    Vers le nord surgissaient mille sortes d’arbustes
    Des bois mystérieux et de sombres halliers;
    Et, sur les hauts sommets des monts irréguliers,
    De magiques brouillards, des brumes éclatantes,
    Se paraient au soleil de couleurs inconstantes
    Et semblaient admirer le vallon dans la paix
    Sans oser cependant y descendre jamais.
    C’est là qu’apparaissaient, charmantes et coquettes,
    Les maisons du hameau qui toutes étaient faites
    Avec du bois de chêne, ou d’orme ou de noyer.
    Comme le paysan bâtissait son foyer,
    Dans la terre Normande, alors que sur le trône
    S’asseyaient les Henri. Un chaume frais et jaune
    Arrangé par faisceaux, recouvrait tous les toits;
    Des lucarnes laissaient, par les châssis étroits,
    Pénétrer le soleil jusqu’au fond des mansardes.
    Lorsque tournant au vent, les girouettes criardes
    S’illuminaient des feux d’un beau soleil couchant,
    Dans les beaux soirs d’été, lorsque l’herbe du champ
    Exhalait son arôme et tremblait à la brise,
    Sur le seuil de la porte avec leur jupe grise,
    Leur blanche capeline et leur mantelet noir,
    Les femmes du hameau venaient gaiement s’asseoir,
    Et filaient leur quenouille; et les brunes fillettes
    Unissaient leurs chansons au bruit clair des navettes
    Tournant sur les métiers leurs essieux de roseau,
    Au joyeux ronflement du rapide fuseau.
    Le pasteur du village, humble et vénéré prêtre,
    Alors ne tardait pas d’ordinaire à paraître.
    En le voyant venir d’un pas majestueux
    Tous les petits enfants cessaient leurs bruyants jeux,
    Leurs courses dans les prés, leurs cris de toutes sortes
    Et retournaient s’asseoir en rang devant les portes.
    Arrêtant leurs fuseaux, les femmes se levaient,
    Et, par des mots polis, toutes le saluaient.
    Bientôt les laboureurs revenant de l’ouvrage
    A l’étable menaient leur pesant attelage.
    Le soleil émaillait la pente du côteau:
    Et ses derniers rayons, comme des filets d’eau,
    Jusques au fond du val, glissaient de roche en roche.
    De sa voix argentine au même instant la cloche
    Annonçait l’angélus et le déclin du jour.
    Et, pardessus les toits et les monts d’alentour,
    On voyait la fumée en colonnes bleuâtres,
    Comme des flots d’encens, s’échapper de ces âtres
    Où l’on goûtait la paix, le plus divin des biens.

    Ainsi vivaient alors les simples Acadiens:
    Leurs jours étaient nombreux et leur mort était sainte.
    Libres de tout souci comme de toute crainte,
    Leurs portes n’avaient point de clef ni de loquet;
    Car dans l’ombre des nuits nul n’était inquiet;
    Et, chez ces bonnes gens, on trouvait la demeure
    Ouverte comme l’âme, à chacun, à toute heure.
    Là le riche vivait avec frugalité,
    Le pauvre n’avait point de nuits d’anxiété.

    Sur une grande ferme attachée au village,
    Et tout près du bassin, au milieu du feuillage,
    On voyait, autrefois une belle maison
    A l’air un peu coquet avec son blanc pignon:
    C’était là qu’habitait Benoit Bellefontaine.
    Il avait avec lui, dans ce joli domaine,
    La jeune Evangéline, une suave fleur.
    Tous deux vivaient heureux. Benoit avait du coeur,
    Une haute stature, un bras fort, un front hâve,
    Un oeil intelligent mais peut-être un peu cave,
    Un démarche ferme et soixante-et-dix ans.
    Avec son teint de bronze et ses longs cheveux blancs
    Il était comme un chêne au milieu d’une lande.
    Un chêne que la neige orne d’une guirlande.
    Et cette jeune fille, elle était belle à voir,
    Avec ses dix-sept ans, son front pur, son oeil noir
    Qu’ombrageait une épaisse et longue chevelure;
    Comme au bord de la route une discrète mûre
    Dérobée à demi par un épais buisson!
    Elle était belle à voir, au temps de la moisson,
    Lorsqu’elle s’en allait à travers la prairie,
    Avec son corset rouge et sa jupe fleurie,
    Porter aux moissonneurs assis sur les guérets,
    Chaque jour, un flacon tout plein de cidre frais!
    Mais les jours de dimanche elle était bien plus belle!
    Quand la cloche sonnait dans la haute tourelle
    Que le prêtre, en surplis, bénissait, au saint lieu,
    Le peuple rassemblé pour rendre hommage à Dieu,
    On la voyait venir le long de la bruyère,
    Tenant dans sa main blanche un livre de prière
    Ou les grains vénérés d’un humble chapelet.
    Elle portait alors élégant mantelet,
    Jupon bleu, souliers fins, chapeau de Normandie,
    Et brillants anneaux d’or qu’aux rives d’Acadie
    Une aïeule de France autrefois apporta;
    Que la mère, en mourant, à sa fille quitta
    Comme un gage sacré, comme un saint héritage
    Mais un éclat plus doux inondait son visage
    Quand, venant de confesse à l’approche du soir,
    Elle passait sans bruit sur le bord du trottoir
    Adorant dans son coeur Dieu qui l’avait bénie.
    On aurait dit alors qu’une pure harmonie
    Comme un accord qui meurt sur ses pas s’élevait.
    La maison du fermier en ces temps se trouvait
    Sur un charmant côteau dont la pente riante
    S’inclinait, par degrés, vers la rive bruyante.
    Le sentier pour s’y rendre était bordé d’ormeaux;
    Un sycomore altier, de ses vastes rameaux,
    En ombrageait la porte et la sombre toiture.
    A travers la prairie un sentier de verdure
    Conduisait au verger tout en fleurs le printemps.
    L’automne, tout en fruits. Dans ses bras palpitants
    Une vigne enchaînait l’antique sycomore
    Et protégeait l’essaim d’une ruche sonore.
    Et plus bas se trouvaient, sur le flanc du côteau,
    Le puits au bord mousseux, et tout auprès, un sceau
    Et l’auge où s’abreuvaient les boeufs et les génisses,
    Puis du côté du nord plusieurs autres bâtisses.
    Les granges, les hangars protégeaient la maison
    Contre les ouragans de la froide saison.
    C’était là qu’on voyait les voitures diverses:
    Les pesants chariots, la charrue et les herses,
    La vaste bergerie où bêlaient les moutons
    Et le brillant sérail où criaient les dindons,
    Où le coq orgueilleux chantait d’une voix fière
    Comme aux jours où son chant troubla l’âme de Pierre.
    Les granges jusqu’au faîte étaient pleines de foin;
    Elles seules semblaient un village de loin:
    Leurs toits proéminents étaient couverts en chaume,
    Et le trèfle fané remplissait de son baume
    Le fenil où montait un solide escalier.
    Là se trouvait encor le joyeux colombier
    Avec ses nids moelleux, ses tendres créatures,
    Ses doux roucoulements, ses amoureux murmures;
    Puis au-dessus des toits, c’étaient les cris stridents
    Des girouettes de tôle allant à tous les vents.
    C’est ainsi que vivait en paix avec le monde,
    En paix avec son Dieu, dans sa terre féconde,
    Le fermier de Grand Pré. Sa joie et son appui
    Toujours Evangéline était auprès de lui
    Et gouvernait déjà sagement le ménage.
    Plus d’un jeune amoureux à peu près de son âge,
    La suivait à l’église, et priait à genoux
    En reposant sur elle un oeil tendre et jaloux.
    Comme si cette femme avait été la sainte
    Qu’il venait vénérer dans la pieuse enceinte.
    Bien heureux qui pouvait toucher sa blanche main!
    Marcher à ses côtés sur le bord du chemin!
    Quelques-uns osaient-ils à sa porte se rendre,
    Pendant qu’ils l’écoutaient sur l’escalier descendre
    Ils se seraient ceux-là demandé bien en fin
    Lequel battait plus fort, ou du marteau d’airain
    Ou de leur coeur rempli d’espérance et d’angoisse.
    Aux fêtes du Patron qu’invoquait la paroisse,
    Vers le soir, la jeunesse assemblée au canton,
    Dansait joyeusement au son du violon,
    Et les garçons alors, remplis de hardiesse,
    Lui répétaient tout bas quelques mots de tendresse
    Mais inutilement, car de ces amoureux
    Le jeune Gabriel était le plus heureux:
    Gabriel Lajeunesse enfant du Gros Basile,
    Un forgeron du bourg reconnu pour habile
    Parmi les villageois qui l’estimaient beaucoup.
    Car le peuple a jugé, de tout temps et partout,
    L’état de forgeron un métier honorable.
    Les célestes liens d’une amitié durable
    Unissaient le fermier et le vieux forgeron.
    Et leurs petits-enfants, l’espoir de leur maison,
    Avaient grandi tous deux charmants, pieux et sages,
    Semblables à deux fleurs sous les mêmes feuillages.
    Le curé du canton, homme aux nobles désirs,
    Qui méprisait la terre et dont tous les loisirs
    Etaient donnés au soin de sa chère jeunesse,
    Leur avait enseigné l’amour de la sagesse
    En leur montrant à lire. Enfants naïfs alors
    Ils se livraient ensemble, en paix et sans remords,
    Aux plaisirs innocents de l’innocente enfance.
    Leur leçon récitée avec obéissance,
    Ils couraient à la forge où Basile, le soir,
    Bien souvent, les bras nus, le visage tout noir,
    Un tablier de cuir autour de la ceinture,
    Sans crainte soulevait, avec une main sûre,
    D’un cheval hennissant le vigoureux sabot;
    Pendant qu’auprès de lui, dans un feu de fagot
    Rougissait lentement un grand cercle de roue,
    comme un serpent de feu qui se tortille et joue
    Dans un brasier ardent allumé sous les bois.
    A l’approche des nuits, l’automne, bien des fois,
    Quand le ciel était noir, et que la forge sombre
    Semblait vomir dehors les flammèches sans nombre,
    Par les carreaux de vitre et les ais du lambris,
    Ils venaient regarder, avec des yeux surpris,
    Le soufflet haletant que ranimait la braise,
    Et réchauffer leurs doigts en causant à leur aise.
    Quand ils n’entendaient plus le soufflet bourdonner
    Ni sous le dur marteau l’enclume résonner,
    Alors ils comparaient à des vierges pieuses
    Qui, tenant à la main leurs lampes radieuses,
    Entrent au sanctuaire au milieu de la nuit.
    Les étincelles d’or qui retombaient sans bruit
    Et mouraient tour à tour sous les cendres éteintes.
    Quand l’hiver étendait son voile aux riches teintes
    On les voyait tous deux sur un léger traîneau,
    Sillonner comme un trait la pente du côteau:
    Souvent sur les chevrons ou le toit de la grange
    Ils montaient hardiment, cherchant la pierre étrange
    Que l’hirondelle apporte à son nid, tous les ans,
    Quand elle l’a trouvée au bord des océans.
    Pour de ses chers petits dessiller la paupière.
    Heureux qui la trouverait cette étonnante pierre!
    Ainsi leurs premiers jours sans pleurs et sans ennuis,
    Comme un songe doré s’étaient bien vite enfuis!

    Ils n’étaient plus enfants à l’époque où se passe
    Le récit douloureux qu’il faut que je vous fasse.
    Gabriel était homme, il aimais les travaux,
    Forgeait avec son père et ferrait les chevaux.
    Evangéline était une adorable femme—
    Elle avait de son sexe et les espoirs et l’âme;
    On l’avait, dès longtemps surnommée au canton:
    «Le soleil d’Eulalie», à cause, disait-on,
    Qu’elle ferait régner par sa grande prudence,
    Au foyer de l’époux la joie et l’abondance;
    Et que de beaux enfants au visage vermeil
    Naîtraient de ses amours; ainsi que le soleil
    Qui brille le matin de la sainte Eulalie
    Féconde les vergers dont chaque rameau plie
    Sous le poids des fruits mûrs, veloutés, odorants,
    Comme un vieillard heureux sous le poids de ses ans.

    II

    Déjà l’on arrivait à ce temps de l’année
    Où le feuillage sec dort sur l’herbe fumée,
    Où le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
    Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
    En bandes réunis les oiseaux de passage,
    Sous un ciel noir et lourd, volaient, comme un nuage,
    Des froides régions que l’aquilon flétrit
    Aux rivages riants où l’amandier fleurit.
    La forêt se tordait sous les vents de septembre
    Comme un jeune coursier qui hennit et se cambre.
    Tout, alors présageait un hiver rigoureux.
    L’abeille avait gardé tout son miel savoureux,
    Et les coureurs des bois et les chasseurs sauvages
    Qui, dans un cas pareil, se prétendaient fort sages,
    Assuraient que l’hiver serait dur et mauvais
    Car le renard perfide avait le cuir épais.

    Ainsi venait l’automne et les froids avec elle.
    Mais ce temps enchanteur, cette époque si belle
    Qu’on appelle au hameau l’été de la Toussaint
    Ranima le coeur triste et le soleil éteint:
    L’univers rayonnant et brillant de fraîcheur,
    Semblait sortir des mains du sage Créateur.
    On eût dit que l’amour régnait dans tout le monde;
    Que l’océan chantait pour endormir son onde!
    Et des accents nouveaux, de magiques concerts
    Paraissaient s’élever des bourgs et des déserts!
    Des enfants qui jouaient les voix vives et nettes,
    Les refrains sémillants des luisantes girouettes
    Qui criaient dans les airs, sur les toits des donjons,
    Les doux roucoulements des amoureux pigeons,
    Les plaintes de la brise et les battements d’ailes
    Des oiseaux qui volaient au-dessus des tourelles
    Tout n’était qu’harmonie, ivresse et pur amour!
    Tout semblait du printemps annoncer le retour!
    Sur le bord de la mer et des hautes collines
    Le soleil argentait les limpides bruines;
    L’océan était d’or: les arbres des forêts
    Berçant, avec orgueil, les chatoyants reflets
    De leur manteau safran, ou pourpre ou diaphane,
    Etincelait de loin comme le fier platane,
    Quant le Perse idolâtre orne ses verts rameaux
    De voiles éclatants et de brillants joyaux.
    Tout respirait la paix, le calme et l’innocence:
    La nuit dans les vallons descendait en silence,
    Et l’étoile du soir étincelait encor.
    Irisant le ciel bleu de ses filandres d’or.
    Les troupeaux bondissants regagnèrent l’étable
    En flairant du gazon le parfum délectable.
    En respirant du soir l’agréable fraîcheur.
    Devançant les troupeaux, brillante de blancheur,
    Venait en s’ébattant une grasse génisse,
    Celle d’Evangéline, avec son beau poil lisse.
    Sa clochette joyeuse et son joli collier.
    On vit le jeune pâtre à travers le hallier,
    Ramener en chantant les brebis du rivage
    Ou croissait chaque année un riche pâturage.
    Près de lui le gros chien au poil long et soyeux
    Fièrement trottinait d’un air libre et joyeux,
    Et pressait les traînards qui restaient en arrière.
    Quand le jeune berger dormait sous la bruyère
    C’était lui qui gardait les timides agneaux.
    Et la nuit quand les loups réunis en troupeaux,
    Dans les bois d’alentour hurlaient leur cris de rage,
    Lui seul les protégeait par son noble courage.

    Quand la lune plus tard, éclaira l’horizon,
    Que sa molle lueur argenta le gazon,
    Les chariots remplis d’un foin aromatique
    Arrivèrent des champs à la grange rustique:
    Sous de larges harnais décorés de pompons
    Les chevaux hennissants balançaient leurs grands fronts,
    Secouaient avec bruit leur épaisse crinière
    Où tombaient la rosée et la fine poussière,
    Et rongeaient l’acier dur de leur mors écumant:
    La féconde génisse arrêtée un moment
    Ruminait, l’oeil pensif, pendant que la laitière
    En écume d’argent, dans sa blanche chaudière,
    Faisait couler le lait. Et dans la basse-cour,
    Répétés par l’écho des granges d’alentour,
    L’on entendit encor, comme dans un délire,
    Des bêlements, des cris et des éclats de rire.
    Mais ce bruits, toutefois, s’éteignit promptement;
    Un grand calme se fit tout à coup, seulement,
    En roulant sous leurs gonds les portes de la grange
    Firent, dans le silence, un grincement étrange.

    Assis dans son fauteuil fait de bois de noyer
    Benoit le laboureur regardait, au foyer,
    La flamme qui lançait d’éblouissantes flèches,
    L’ondulante fumée et les vives flammèches,
    Qui tournoyaient gaiement comme des feux-follets.
    Sur le mur, en arrière, où les joyeux reflets
    Dansaient légèrement des rondes fantastiques,
    Son ombre se peignait avec des traits comiques;
    Pendant qu’à la clarté du foyer vacillant,
    Prenant un air moqueur, au regard sémillant,
    Chaque face sculptée au dossier de sa chaise
    Semblait s’épanouir et sourire à son aise,
    Et que sur le buffet, les plats de fin étain
    Luisaient comme un soleil des boucliers d’airain.

    Le bon vieillard chantait d’un ton mélancolique
    Des refrains de chansons, des couplets de cantique,
    Ainsi que ses aïeux, jadis, avaient chanté,
    A l’ombre de leur bois, sous leur ciel enchanté,
    Leur ciel de Normandie. Et son Evangéline,
    Portant jupe rayée et blanche capeline
    Filait, en se berçant, une filasse d’or.
    Le métier dans son coin se reposait encor.
    Mais le rouet actif mêlait avec constance,
    Son ronflement sonore à la douce romance
    Que chantait le vieillard assis devant le feu.
    Comme dans le lieu saint quand le chant cesse un peu
    On entend, sous les pas, vibrer l’auguste enceinte,
    Ou du prêtre à l’autel on entend la voix sainte.
    Ainsi quand le fermier, vaincu par les émois,
    Suspendait les accents de sa dolente voix,
    De la vieille pendule au milieu des ténèbres
    On entendait les coups réguliers et funèbres.

    Pendant que le vieillard chantait dans son fauteuil
    On entendit des pas retentir sur le seuil,
    Et la clenche de bois bruyamment soulevée
    De quelque visiteur annonça l’arrivée.
    Benoit reconnut bien les pas du forgeron
    Avec ses gros souliers pleins de clous au talon,
    Ainsi qu’Evangéline, à l’émoi de son âme
    Où se mêlait le trouble et la plus chaste flamme,
    Avait bien deviné qui venait avec lui.
    —«Ah! sois le bienvenu, Lajeunesse, aujourd’hui!
    S’écria le fermier en le voyant paraître,
    «La gaieté, quant tu viens, semble aussitôt renaître!
    «Veux-tu donc savourer un tabac généreux?
    «J’en ai plus qu’il t’en faut, et j’en suis fort heureux
    «Prends au coin du foyer ta place accoutumée;
    «Et fumons en causant. C’est parmi la fumée
    «Qu’on voit dans leur orgueil se dessiner tes traits!
    «Quand tu fumes, ton front, ton visage si frais
    «Brillent comme la lune à travers les nuages
    «Qui s’élèvent, le soir, au bord des marécages.»
    Basile souriant, suivi de son garçon
    Au foyer plein de feu vint s’asseoir sans façon,
    Et répondit ainsi:—«Mon cher Bellefontaine,
    «Tu plaisantes toujours et n’as jamais de peine,
    «D’autres sont obsédés de noirs pressentiments
    «Et ne font que rêver malheurs et châtiments:
    «Ils s’attendent à tout: rien ne peut les surprendre.
    Puis il s’interrompit en ce moment pour prendre
    Son calumet de terre et le charbon fumant
    Qu’Evangéline allait lui porter poliment.
    Et bientôt il ajouta: «Je n’aime point pour hôtes
    «Ces navires anglais mouillés près de nos côtes.
    «Leurs énormes canons qui sont braqués sur nous
    «Ne nous annoncent point les desseins les plus doux;
    «Mais quels sont ses desseins! sans doute qu’on l’ignore.
    «On sait bien qu’il faudra quand la cloche sonore
    «Appellera le peuple à l’église demain,
    «S’y rendre pour entendre un mandat inhumain;
    «Et ce mandant, dit-on émane du roi George.
    «Or, plus d’un paysan soupçonne un coupe-gorge.
    «Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs!»
    Le fermier répondit:—«De plus justes motifs
    «Ont sans doute amené ces vaisseaux sur nos rives:
    «La pluie, en Angleterre, ou les chaleurs hâtives
    «Ont peut-être détruit les moissons sur les champs,
    «Et pour donner du pain à leurs petits enfants,
    «Et nourrir leurs troupeaux, les grands propriétaires
    «Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.»
    —«Au bourg l’on ne dit rien d’une telle raison,
    «Mais l’on pense autrement», reprit le forgeron.
    En secouant la tête avec un air de doute;
    Et poussant un soupir: «Mon cher Benoit, écoute;
    «L’Angleterre n’a pas oublié Louisbourg.
    «Pas plus que Port Royal, pas plus que Beau Séjour.
    «Déjà des paysans ont gagné les frontières;
    «D’autres sont aux aguets sur le bord des rivières,
    «Attendant en ces lieux avec anxiété
    «Cet ordre qui demain doit être exécuté!
    «On nous a dépouillé, pour combler nos alarmes,
    «De tous nos instruments et de toutes nos armes;
    «Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux
    «Et l’humble moissonneur ses inutiles faux!»
    Avec un rire franc mais un peu sarcastique
    Le vieillard jovial à son ami réplique:
    «Sans armes nous goûtons un plus profond repos.
    «Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux
    «Nous sommes mieux encor par derrière nos digues
    «Que n’étaient autrefois nos ancêtres prodigues
    «Dans leurs murs qu’ébréchaient les canons ennemis.
    «D’ailleurs dans l’infortune il faut être soumis.
    «J’espère cependant que ce soir la tristesse
    «Fuira loin de ce toit où va régner l’ivresse.
    «Car le contrat, ce soir, doit se conclure enfin.
    «Les jeunes gens, ensemble et d’une habile main,
    «Ont bâti la maison et la grange au village.
    «Le fenil est rempli de grain et de fourrage;
    «Pour un an leur foyer est pourvu d’aliments.
    «Attends, mon cher Basile, encor quelques moments
    «Et Leblanc va venir avec sa plume d’oie:
    «De nos heureux enfants partageons donc la joie.»
    Cependant à l’écart en face d’un châssis
    Les jeunes fiancés étaient tous deux assis
    Regardant le ciel bleu, la belle Evangéline
    Livrait à Gabriel sa main brûlante et fine;
    En entendant son père elle rougit soudain.
    Puis un profond soupir fit onduler son sein.
    Le silence venait à peine de se faire
    Que l’on vit à la porte arriver le notaire.

    III

    Comme un frêle aviron aux mains des matelots
    Ou comme le filet dans le ressac des flots
    Le notaire Leblanc était courbé par l’âge:
    Son front large gardait la trace d’un orage
    Et sur son col bronzé tombaient ses cheveux gris,
    Pareils aux touffes d’or des épis de maïs.
    A travers leur cristal ses besicles de corne
    Laissaient voir la sagesse au fond de son oeil morne
    Il se plaisait beaucoup à faire des récits.
    Père de vingt enfants, plus de cent petits-fils,
    Jouant sur ses genoux, égayaient sa vieillesse—
    Par leur charmant babil, et par leur gentillesse.
    Pendant la guerre il fut, comme ami des anglais,
    Quatre ans tenu captif dans un vieux bourg français.
    Maintenant il avait une grande prudence
    Et la simplicité de sa naïve enfance.
    C’était un bon ami: les enfants l’aimaient tous
    Car il leur racontait contes de loups-garous,
    Et d’espiègles lutins faisant au ciel des niches;
    Il leur disait le sort qu’avaient les blancs Létiches,
    Enfants morts sans baptême, esprits mystérieux
    Qui voltigent toujours cherchant partout les cieux
    Et de l’enfant qui dort viennent baiser les lèvres;
    Comment une araignée éloigne toutes fièvres,
    Quand on la porte au cou dans l’écale des noix;
    Comme au jour de Noël l’on entendait les voix
    Des boeufs qui se parlaient au fond de leurs étables;
    Il disait les secrets, les vertus admirables
    Que le peuple, autrefois, simple autant que loyal,
    Prétendait découvrir dans le fer à cheval
    Et le trèfle étalant quatre feuilles de neige.
    Et biens d’autres récits d’ogre et de sortilège.

    Aussitôt cependant que Leblanc arriva,
    De son siège au foyer Basile se leva
    Et, secouant le feu de sa pipe de terre,
    Il dit en s’adressant au modeste notaire:
    «Allons, père Leblanc, qu’avez-vous de nouveau?
    «Peut-être savez-vous ce qu’on dit au hameau
    «De ces fiers bâtiments venus de l’Angleterre?»
    —«Je sais fort peu de chose et fais mieux de me taire,
    Lui répondit Leblanc d’un ton de bonne humeur:
    «Il est vrai qu’il circule une grande rumeur,
    «Mais comme mon avis n’est jamais le plus sage
    «Je dirai seulement ce qu’on dit au village,
    «Je ne puis toutefois croire que ces vaisseaux
    «Viennent sur notre rive apporter des fléaux;
    «Car nous sommes en paix; et pourquoi l’Angleterre
    «Ainsi nous ferait-elle éprouver sa colère?»
    —«Nom de Dieu!» s’écria le bouillant forgeron,
    Qui parfois décochait un sonore juron,
    «Faut-il donc regarder toujours en toute chose,
    «Le pourquoi, le comment? Il n’est rien que l’on n’ose!
    «L’injustice est partout et personne n’a tort:
    «Tout le droit maintenant appartient au plus fort.»
    Sans paraître observer la chaleur de Basile
    Leblanc continua d’une voix fort tranquille:
    «L’homme est injuste, mais le bon Dieu ne l’est pas:
    «La justice triomphe à son tour ici-bas.
    «Et pour preuve je vais vous redire une histoire
    «Qui ne s’efface point de ma vieille mémoire:
    «Elle me consolait de mon destin fatal
    «Lorsque j’étais captif au fort de Port Royal.
    «Un vieillard aimait bien cette histoire touchante:
    «A ceux qui maltraitait quelque langue méchante
    «D’une voix tout émue il allait la conter:
    «Je voudrais comme lui pouvoir la répéter:

    —«Sous le ciel africain, dans une ville antique
    «On voyait autrefois, sur la place publique,
    «Une haute colonne au piédestal d’airain
    «Qu’avait fait élever un puissant souverain,
    «Et sur cette colonne une statue en pierre,
    «Figurait la justice impartiale et fière;
    «Une large balance, un glaive menaçant
    «Etaient ses attributs, et disaient au passant
    «Que dans cette cité la suprême justice
    «De l’opprimé toujours était la protectrice.
    «Cependant la balance, au fond de ses plateaux,
    «Voyait chaque printemps, bien des petits oiseaux
    «Bâtir leur nids moelleux en chantant sans craindre
    «Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre.
    «Mais petit à petit se corrompit la loi:
    «Aux misères du pauvre on n’ajouta plus foi,
    «Et et le faible, sans cesse en butte à l’ironie,
    «Dut subir du plus fort la lâche tyrannie.
    «On afficha le vice, et chaque tribunal
    «Outragea l’innocence et protégea le mal.

    «Un jour il arriva que certaine duchesse
    «Perdit un collier neuf d’une grande richesse:
    «N’ayant pu le trouver elle voulu, du moins,
    «Venger avec éclat et sa perte et ses soins.
    «Elle accusa de vol, en face de la ville.
    «Une pauvre orpheline, une pieuse fille,
    «Qui depuis de longs séjours la servait humblement.
    «Le procès, pour la forme, eut lieu bien promptement
    «Et le juge pervers condamna la servante
    «A mourir au gibet d’une mort infamante.
    «Autour de l’échafaud on vit les curieux,
    «Pressés, impatients, inonder tous les lieux.
    «La jeune fille vint, calme mais abattue,
    «Subir son triste sort eu pied de la statue.
    «Le bourreau la saisit. Au moment solennel
    «Où son coeur s’élevait vers le Juge Eternel,
    «Un orage mugit; l’impitoyable foudre
    «Ebranle la colonne et la réduit en poudre,
    «Et la balance tombe avec un sourd fracas;
    «Or dans un des plateaux qui se brisent en bas
    «On voit un nid brillant… c’était un nid de pie
    «Dans lequel s’enlaçait avec coquetterie
    «Parmi les brins de foin, le collier précieux…
    «C’est ainsi qu’éclata la justice des cieux!»

    Quand le père Leblanc eut fini son histoire
    Basile ne dit mot mais ne parut rien croire;
    Il n’en concluait point qu’on n’avait désormais
    Nul motif d’avoir peur des navires anglais.
    Il voulait répliquer et manquait de langage.
    Ses pensers demeuraient empreintes sur son visage
    Comme sur une vitre, on voit dans les hivers,
    La vapeur se geler sous mille aspects divers.

    Alors Evangéline, à la braise de l’âtre,
    S’empresse d’allumer la lampe au pied d’albâtre,
    Et tout l’appartement luisant de propreté
    Se remplit aussitôt d’une vive clarté.
    Ensuite elle s’en vient déposer sur la table
    Un pot d’airain rempli de cidre délectable.
    Tandis que le notaire étalant son papier,
    Ecrit d’une main prompte, et sans rien oublier
    Les noms des contractants, la date et puis leur âge,
    La dot qu’Evangéline apporte en mariage
    De tous les divers points sans en oublier un.
    Et quand tout fut écrit comme voulait chacun,
    Que le sceau de la loi fut mis, brillant et large,
    Comme le soleil levant sur le blanc de la marge,
    Le vieux fermier tira sa bourse de chamois
    Puis offrit au notaire au moins deux ou trois fois
    En bel et bon argent le prix de son ouvrage.
    Le notaire charmé, forma, selon l’usage,
    Des voeux pour le bonheur du couple fiancé;
    Puis il prit sur la table après s’être avancé,
    Le large pot d’airain où fermentait la bière,
    Remplit, d’un air joyeux la coupe tout entière,
    Et but à la santé des gens de la maison.
    Chacun prit à son tour l’écumeuse boisson.
    Du cidre sur sa lèvre il essuya l’écume;
    Il prit son large feutre, il prit sa longue plume,
    Son rouleau de papier et donna le bonsoir.
    Les amis qui restaient vinrent alors s’asseoir
    En cercle devant l’âtre où pétillaient les flammes
    Evangéline prit le damier et les dames
    Qu’elle alla présenter aux paisibles vieillards.
    La lutte commença. Leurs anxieux regards
    Voyaient avec plaisir les pions dresser un siège,
    Et les dames tomber dans un perfide piège.
    Cependant l’un et l’autre ils s’amusaient beaucoup
    D’une manoeuvre heureuse ou d’un malheureux coup.
    Les fiancés assis dans la fenêtre ouverte
    Ecoutaient sur la rive expirer l’onde verte.
    Heureux et souriants ils se parlaient d’amour,
    En regardant les flots qui chantaient tout à tour,
    Et les rubans de feu sur l’écume des vagues;
    La lune qui veillait, et les bruines vagues
    Qui traînaient mollement leurs robes sur les prés
    Et les étoiles d’or dans les cieux empourprés.

    Ainsi passait le soir dans la joie et l’ivresse,
    Et le temps paraissait redoubler de vitesse.
    Tout à coup l’on ouït, dans le beffroi voisin,
    La cloche qui vibrait sous le marteau d’airain.
    On entendit neuf coups; elle sonnait neuf heures;
    C’était le couvre-feu de toutes les demeures.
    Basile et son ami se serrèrent la main
    Et se dirent adieu pour jusqu’au lendemain.
    Bien des mots de douceur, bien de tendres paroles,
    Paroles d’amitié charmantes et frivoles,
    S’échangèrent tout bas entre les deux amants,
    Et de leurs coeurs émus calmèrent les tourments.
    Nul bruit dans la maison ne se fit plus entendre.
    Les charbons du foyer furent mis sous la cendre.
    Après quelque instants le vieux et bon fermier
    Fit du bruit de ses pas retentir l’escalier.
    Tenant dans sa main blanche une lampe de verre
    Sa fille le suivit gracieuse et légère
    Ainsi qu’une gazelle aux lisières des bois.
    Une douce lueur éclaira les parois
    Quand la vierge monta les degrés de la rampe;
    Ce n’était point alors sa radieuse lampe,
    Mais son regard serein que versait la clarté.
    Elle entra dans sa chambre. Un châssis, d’un côté,
    Y laissait du soleil pénétrer la lumière.
    Une chaise et le lit de la jeune fermière,
    Une table, une image une croix seulement,
    Voilà ce qu’on voyait dans cet appartement.
    Mais on trouvait, au fond dans un vieux garde-robe,
    Des pièces de flanelle et d’étoffe à la mode,
    Ouvrage ingénieux, tissu fin et parfait,
    Et qu’elle allait offrir pour dot en mariage,
    Parce qu’il ferait voir la femme de ménage
    Mieux que ne le ferait les plus riches troupeaux.
    Elle éteignit sa lampe. Inondant les carreaux
    Les reflets argentés de la paisible lune
    Dormaient sur le tapis tissé de laine brune;
    Et le sein de la vierge agité par l’espoir,
    Au pouvoir merveilleux du bel astre du soir
    Obéit doucement comme l’onde et la nue;
    Quand son voile glissa de son épaule nue;
    Quand de son fin soulier sortit son beau pied blanc;
    Quand ses longs cheveux noirs tombèrent sur son flanc,
    Qu’elle parut charmante! Et, dans sa rêverie,
    Elle s’imagina qu’au bord de la prairie,
    Amoureux et rusé, Gabriel son amant,
    En silence épiait le fortuné moment
    Où devant les rideaux de l’étroite fenêtre,
    Il pourrait voir son ombre un instant apparaître.
    Or l’ombre d’un nuage effleura les cloisons
    Que la lune éclairait de ses moelleux rayons.
    D’une grande noirceur la chambre fut remplie
    Un sentiment de crainte et de mélancolie
    Saisit Evangéline. Elle eut comme un remords,
    Entr’ouvrit sa fenêtre et regarda dehors.
    La lune s’échappait, souriante et volage.
    Les plis mystérieux d’un vagabond nuage.
    Une étoile aux cils d’or la suivait dans le ciel.
    De même qu’autrefois le petit Ismaël
    Suivait Agar sa mère en sa lointaine marche,
    Après qu’elle eut quitté le toit du Patriarche.

    IV

    Le lendemain matin, au lever du soleil,
    Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil,
    Un océan de pourpre entourait les collines;
    Les ruisseaux babillaient; et le Bassin des Mines,
    Légèrement ridé par l’haleine du vent,
    Réfléchissait l’éclat du beau soleil levant;
    Et, sur les flots d’azur, les barques aux flancs sombres
    Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.

    Après un court repos le Travail vint encor
    Du matin radieux ouvrir les portes d’or.
    Proprement revêtus des habits du dimanche
    Les joyeux paysans à l’allure humble et franche
    Arrivèrent bientôt des villages voisins.
    Ici quelques vieillards sur le bord des chemins,
    S’aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes.
    Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes,
    Passaient à travers champs, suivant, le long du clos,
    Le sillon qu’avaient fait les pesants chariots,
    Au temps de la moisson, dans l’herbe verte et tendre.
    On grondait le amis qui se faisaient attendre;
    Chacun fumait, causait, riait de toute part.
    Les groupes arrivés aux groupes en retard
    Criaient mille bons mots, mille plaisanteries.
    Les maisons ressemblaient à des hôtelleries.
    Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois,
    Se chauffant au soleil, les simples villageois
    Discouraient du danger qui menaçait leur tête.
    La maison de Benoit avait un air de fête.
    Là plus vive qu’ailleurs on trouvait la gaîté,
    Et plus charmante aussi l’humble hospitalité:
    Evangéline était au milieu des convives;
    Et son regard modeste et ses grâces naïves
    Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d’attrait
    Que le verre enivrant que sa main leur offrait.

    On fit dans le verger les chastes fiançailles:
    De l’odeur des fruits mûrs l’air était parfumé;
    Le ciel brillait d’un feu tout inaccoutumé.
    Le prêtre dut conduit à l’ombre du feuillage
    Avec le vieux Leblanc notaire du village.
    Du bonheur des amants s’entretenant tous deux
    Basile et le fermier étaient assis près d’eux.
    Et contre le pressoir et les ruches d’abeille,
    Avec les jeunes gens aux figures vermeilles
    Etait le vieux Michel joueur de violon.
    Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson
    Qui tenait bien l’archet et battait la mesure
    En frappant du talon le tapis de verdure.
    Sur ses cheveux de neige on voyait, tout à tour,
    L’ombre de quelque feuilles ou les reflets du jour
    Passer quand les rameaux se berçaient à la brise.
    Son visage riant avec sa barbe grise
    Brillait comme un charbon qui s’anime au foyer
    Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer.
    Il promena l’archet sur les cordes vibrantes:
    L’instrument résonna: les danses délirantes
    Commencèrent sur l’herbe, à l’ombre du verger.
    Jeunes gens et vieillards s’unirent dans la danse.
    Les brillants tourbillons roulèrent en cadence,
    Sur l’émail du vert pré, sans trève, sans repos,
    Au milieu des ris francs et des tendres propos.
    La plus belle parmi toutes ces jeunes filles,
    La plus pure au milieu des vierges si gentilles,
    C’était Evangéline! et le plus beau garçon
    C’était bien Gabriel le fils du forgeron.

    Le matin passait vite: on était dans l’ivresse!
    Mais voici qu’arrivait l’heure de la détresse!
    On entendit sonner la cloche de la tour;
    On entendit le bruit du sonore tambour.
    Et l’église aussitôt se remplit toute entière.
    Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,
    Les femmes du village, en foule et tristement,
    Attendirent la fin de cet événement.
    Elles se cramponnaient aux angles de la pierre,
    Aux saules qui des morts protégeaient la poussière,
    Pour voir dans la chapelle à travers les vitraux,
    Avec un air d’orgueil, marchant à pas égaux,
    Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent
    Te tout droit à l’église à grands pas se rendirent.
    Au son de leurs tambours de sinistres échos
    Du temple profané troublèrent le repos.
    Un long frémissement s’empara de la foule
    Qui bondit comme un flot que la tempête roule.
    La porte fut fermée avec des gros verrous.
    Des féroces soldats redoutant le courroux
    L’Acadien plein de crainte attendit en silence.
    Bientôt le commandant avec fierté s’avance,
    Monte jusqu’à l’autel, se tourne et parle ainsi:
    —«Vous êtes en ce jour tous assemblés ici
    «Comme l’a décrété Sa Majesté chrétienne,
    «Honnêtes habitants de la terre Acadienne:
    «Or vous n’ignorez pas que le roi fut clément,
    «Fut généreux pour vous; mais vous autres, comment
    «A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre
    «Consultez votre coeur il pourra vous confondre.
    «Paysans, il me reste un devoir à remplir,
    «Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir?
    «Dois-je faire à regret ce que mon roi m’ordonne?
    «Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,
    «Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux.
    «Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux,
    «Sur un autre rivage où vous serez, j’espère,
    «Un peuple obéissant, généreux et prospère.
    «Vous êtes prisonniers au nom du Souverain.»

    En été quelquefois quand le soleil de juin,
    Par l’ardeur de ses feux dessèche les prairies;
    Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries
    Tombent, une par une, au pied de l’arbrisseau;
    Qu’on n’entend plus couler le limpide ruisseau;
    A l’horizon de flamme un point sombre, un nuage,
    Portant dans son flanc noir le tonnerre et l’orage,
    S’élève tout coup, grandit, grandit toujours.
    Le soleil effrayé semble hâter son cours:
    Il règne dans les airs un lugubre silence:
    Le ciel est noir; l’oiseau vers ses petits s’élance;
    Et la cigale chante et l’air est étouffant;
    Le tonnerre mugit; le nuage se fend;
    Le ciel vomit la flamme: et la pluie et la grêle
    Sous leurs fouets crépitants brisent l’arbuste frêle,
    Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés.
    Dans un des coins du clos un moment rassemblés,
    Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture.—
    Puis bientôt en beuglant ils longent la clôture
    Pour trouver un passage et s’enfuir promptement.
    Des pauvres villageois tel fut l’étonnement
    A cette heure fatale où le cruel ministre
    Eut sans honte élevé sa parole sinistre.
    Ils courbèrent le front sous le poids du malheur;
    Ils restèrent muets de peine et de terreur.
    Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage,
    S’alluma dans leur âme une bouillante rage:
    Vers la porte du temple ils s’élancèrent tous.
    C’est en vain toutefois qu’ils redoublent leurs coups:
    Elle ne s’ouvre point! Des soupirs, des prières,
    Des imprécations et des menaces fières
    Font bien haut retentir en cet affreux moment
    Le lieu de la prière et du recueillement.
    Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile,
    Frémissant, agité comme un bateau fragile
    Que le vent de l’orage emporte sur les flots,
    Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots:
    —«A bas ces fiers Anglais! Ils ne sont pas nos maîtres!
    «A bas! ces étrangers! ces perfides! ces traîtres
    «Qui viennent en brigands détruire nos moissons!
    «Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons!»
    Il en aurait bien dit sans doute davantage,
    Mais un brutal soldat à la mine sauvage,
    Le frappant sur le front d’un gantelet de fer
    L’étendit à ses pieds avec un ris d’enfer.

    Pendant que cette scène affreuse et sans exemple
    Se déroule, en plein jour, au milieu du saint temple,
    La porte du choeur s’ouvre et le père Félix,
    Dans sa tremblante main tenant un crucifix,
    Vêtu de l’aube blanche et de la sainte étole,
    Et le front entouré comme d’une auréole,
    S’avance d’un pas sûr jusqu’au pied de l’autel.
    Son coeur est abîmé dans un chagrin mortel;
    Il voit son cher troupeau qui crie et se désole,
    Lui parle avec douceur, et sa grave parole
    Retentit comme un glas le soir du jour des morts:
    —«Hélas! que faites-vous? et quels sont ces transports?
    «Pourquoi donc ces clameurs? Pourquoi ces colères?
    «J’ai pendant quarante ans travaillé comme un père
    «A vous rendre plus doux et plus humbles de coeur.
    «Et vous ne savez point supporter le malheur!
    «Aux âmes des payens vos âmes sont pareilles!
    «De quoi m’ont donc servi la prière et les veilles,
    «Si vous n’êtes pas meilleurs? Si vous ne savez plus
    «Pardonner aux méchants comme font les élus?
    «Si loin de pardonner vous cherchez la vengeance?
    «C’est ici la maison d’un Dieu plein d’indulgence
    «Ne la profanez point par d’aveugles excès.
    «La haine ne doit pas au temple avoir d’accès.
    «Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple,
    «Ce Dieu crucifié doit vous servir d’exemple!
    «Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs
    «Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs!
    «Que de paix et d’amour sur cette lèvre pâle
    «Qui semble dire encore, au moment où s’exhale,
    «Comme un baume divin, le suprême soupir:
    —«Père, pardonnez-leur ce qu’ils me font subir»—
    «Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable,
    «Nous qui sommes l’objet d’une haine implacable;
    «O mon Père, pardon! pardon pour nos bourreaux!»
    Après un jour brûlant, s’il pleut, les arbrisseaux
    Verdissent dans les prés et nous semblent renaître.
    Tels les coeurs abattus, aux paroles du prêtre,
    Retrouvèrent la force et la tranquillité;
    Et les bons villageois, avec humilité,
    Levèrent sur le Christ des regards d’espérance
    Et s’écrièrent tous, oubliant leur souffrance
    En tombant à genoux sous les sacrés arceaux:
    «O mon père, pardon, pardon pour nos bourreaux!»
    Déjà le jour baissait. La voûte de l’église
    Prenait, de place en place, une teinte plus grise;
    Un clerc vint allumer les cierges de l’autel;
    Et le Père Félix, sur un ton solennel,
    Commença la prière; et, d’une voix plaintive,
    Mais avec un coeur plein de piété vive,
    Le peuple infortuné pendant longtemps pria.
    Prosternés à genoux, de l’Ave Maria
    Tous les pieux chrétiens à haute voix chantèrent,
    Sur l’aile de l’amour, vers le trône de Dieu.
    Comme autrefois Eli sur un char tout de feu.

    Cependant du village un grand trouble s’empare,
    Car on sait des anglais la conduite barbare;
    Et les yeux tout en pleurs, tremblants, épouvantés,
    Les femmes, les enfants courent de tous côtés.
    Longtemps Evangéline attendit son vieux père,
    A la porte, debout, sous l’auvent solitaire,
    Tenant sa main ouverte au-dessus des yeux
    Afin d’intercepter les reflets radieux
    Du soleil qui versait des torrents de lumière
    Dans les chemins du bourg et sur l’humble chaumière
    Dont il couvrait le toit d’un brillant chaume d’or;
    Du soleil que semblait vouloir jeter encor
    Un long regard d’amour sur cette noble terre
    Que venait d’enchaîner l’égoïste Angleterre.
    Sur la table était mise une nappe de lin:
    Déjà pour le souper étaient servis le pain.
    Un flacon de vieux cidre et le nouveau fromage
    Et le miel odorant comme la fleur sauvage:
    Puis au bout de la table était le vieux fauteuil.
    Inquiète et tremblante on la vit sur le seuil
    Jusqu’à l’heure tardive où, loin dans les prairies
    Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries,
    S’allongent vers le soir: Et comme une ombre aussi
    S’étendit la douleur dans son coeur tout transi.
    Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,
    Comme un jardin céleste, exhalait le dictame
    De l’espoir, de l’amour et de la charité.
    Oubliant sa faiblesse et sa timidité
    Elle partit alors, et, dans tout le village,
    Par des regards amis, par un pieux langage,
    Courageuse, elle alla consoler tout à tour,
    Les vierges qui pleuraient leur tendre et pur amour;
    Elle alla ranimer les femmes désolées
    Qui revenaient, en pleurs, et tout échevelées,
    Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants,
    car l’ombre de la nuit voilait déjà les champs.

    Le soleil descendit derrière les collines,
    Et de molles vapeurs de folâtres bruines,
    De son orbe éclatant voilèrent les doux feux;
    De même qu’autrefois en des temps merveilleux
    Quand du Mont Sinaï descendit le prophète
    Un éclatant nuage environna sa tête.
    Et l’angélus sonna dans la vibrante tour
    A l’heure de mystère où s’efface le jour.
    Comme un pâle fantôme, anxieuse et plaintive,
    Marchant à pas pressés, Evangéline arrive
    A l’église où régnait un silence de mort.
    Elle cherche les siens et pleure sur leur sort;
    Elle entre au cimetière; elle s’arrête, écoute:
    Tout est calme et muet sous la modeste voûte.
    Un noir pressentiment, une vague souleur
    Dans son coeur abattu se mêle à la douleur;
    D’une tremblante voix deux fois elle s’écrie:
    «Gabriel! Gabriel!» et de sa main flétrie
    Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux.
    Mais rien ne lui répond: tout est silencieux,
    Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre,
    Elèvent plus de voix, cachent moins de mystère
    Que ce temple qui semble un tombeau des vivants!
    Marchant le front courbé sur les sables mouvants
    Elle revient alors, l’esprit rempli de trouble,
    Au foyer paternel où son chagrin redouble
    A l’aspect désolé de chaque appartement
    Les ombres de la nuit et les spectres livides:
    Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.
    Le souper sur la table était encore entier
    Et la flamme dormait sous les cendres, au foyer.
    Sur l’escalier ses pas faiblement retentirent
    Et de tristes échos à leur bruit répondirent.
    De nuages épais le ciel était couvert.
    Elle entendit frémir, près du châssis ouvert,
    Le sycomore ombreux dont le riche feuillage
    Crépitait sous la pluie et le vent d’un orage.
    Déchirant le ciel noir, d’éblouissants éclairs
    D’une horrible lueur firent briller les airs.
    Le tonnerre roula de colline en colline.
    Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline
    Se rappela qu’au ciel est un Dieu juste et bon
    Qui voit tout l’univers s’incliner à son nom:
    Elle se rappela cette jeune servante
    Dont Leblanc avait dit l’histoire consolante.
    Son âme se calma, son front devint vermeil,
    Puis elle s’endormit d’un paisible sommeil.

    V

    Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes,
    Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes
    Quatre fois, en dorant l’humble croix du clocher,
    Il disparut derrière un noirâtre rocher
    Qui découpait au ciel une ligne bizarre.
    A cette heure suave où l’aurore se pare
    Des roses qu’elle cueille à l’approche du jour
    Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour.
    Et pendant qu’il chantait, livides et muettes,
    Conduisant vers la mer leurs pesantes charrettes,
    Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour,
    Sortirent, à pas lents, des hameaux d’alentour.
    Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes,
    Et puis, de temps en temps, elles s’arrêtaient toutes
    Pour regarder encore une dernière fois
    Le clocher de l’église et leurs modestes toits
    Et leurs paisibles champs et leur joli village,
    Avant que la forêt que borde le rivage
    Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards.
    Et les petits enfants, loquaces et gaillards
    Aiguillonnant les boeufs de leurs voix menaçantes
    Marchaient à leurs côtés, et leurs mains innocentes
    Serraient contre leur coeur quelques hochets bien chers
    Qu’il voulaient emporter de l’autre bord des mers.

    Ils arrivent enfin dans ce lieu solitaire
    Où la Gasparau mêle, en bruissant son eau claire
    Aux flots de l’Océan. Pâles, les yeux hagards,
    On les voit sur la rive errer de toutes parts!
    On voit des paysans le modeste bagage
    Pêle-mêle entassé sur la berge sauvage!
    Et tout le long du jour les fragiles canots
    Le transportent à bord des superbes vaisseaux!
    Et tout le long du jour de nombreux attelages
    Chargés péniblement, descendent dus villages!

    L’aile sombre du soir sur le bourge s’étendit:
    Un grand calme régnait. Soudain l’on entendit
    Le triste roulement des tambours à l’église.
    Une terreur profonde, une horrible surprise
    Des femmes du hameau font tressaillir les coeurs.
    Et, bravant des soldats les sarcasmes moqueurs,
    Elle courent au temple, en assiègent la porte.
    Mais voici qu’aussitôt, le front haut, l’âme forte,
    Les pauvres Acadiens défilent deux à deux.
    Mille ignobles soldats se tiennent auprès d’eux.
    Comme des pèlerins, bien loin sur quelque rive
    Vont ensemble chantant une chanson naïve,
    Un air de la Patrie, un antique refrain,
    Pour calmer la fatigue et l’ennui du chemin;
    Ainsi les prisonniers chantaient avec courage,
    Mais d’une voix plaintive, en allant au rivage;
    Et leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles pleuraient!
    Tour à tour, cependant, ces chants pieux mouraient.
    Mais tout à coup voici qu’un nouveau chant commence!
    —«Coeur sacré de Jésus, ô source de clémence,
    «Coeur sacré de Marie, ô fontaine d’amour.
    «Hélas! secourez-nous en ce malheureux jour!
    «Nous somme exilés sur la terre des larmes!
    «Pitié! pitié pour nous dans nos longues alarmes!»
    Les jeunes paysans commencèrent d’abord;
    Puis les vieillards émus, à leurs pieux accord,
    Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave
    Et le vent qui des prés portait l’odeur suave.
    Les femmes qui suivaient le cruel régiment,
    Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiement
    Sous la pourpre du ciel et la nue orgueilleuse!
    Mêlèrent à ces voix leurs voix mélodieuses!

    Assise au pied d’un arbre à côté du chemin,
    En silence et le front appuyé sur sa main,
    Levant, de temps en temps, un oeil d’inquiétude
    Vers le bourg devenu comme une solitude,
    La jeune Evangéline attendait les captifs
    Comme le bruit des flots qui heurtent les récifs.
    Elle entendit leurs pas sur la terre durcie
    A leur touchant aspect son âme fut saisie
    D’un pénible tourment, d’une affreuse douleur.
    Elle voit Gabriel! quelle étrange pâleur
    Sur sa noble figure, hélas! s’est répandue!
    Elle vole vers lui, frissonnante, éperdue,
    Presse ses froides mains:«Gabriel! Gabriel!
    «Ne te désole point! soumettons-nous au ciel:
    «Il veillera sur nous! Et que peuvent les hommes,
    «Que peuvent leur desseins contre nous si nous sommes
    «L’un et l’autre toujours unis par l’amitié!»
    Sur ces lèvres de rose, à ces mots de pitié,
    Avec grâce voltige un triste et doux sourire;
    Mais voici que soudain sa chaste joie expire.
    Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs
    Elle voit un vieillard, dons les regards plaintifs
    Se reposent, de loin, avec amour, sur elle:
    Ce vieillard, c’est son père! Une peine mortelle,
    Un profond désespoir ont altéré ses traits!
    Il porte sur son front la trace des regrets:
    On ne voit plus le feu jaillir de sa paupière:
    Son humble vêtement est couvert de poussière.
    Lui jadis si joyeux il est tout abattu!
    Il parait dépouillé de force et de vertu.
    Parmi ses compagnons tristement il chemine;
    Il pleure en regardans sa chère Evangéline.
    Puis elle, avec transport, se jette dans ses bras,
    Le couvre de baisers, et s’attache à ses pas:
    Mais sa voix adorable et sa tendresse
    Du vieillard désolé calment peu la tristesse!
    C’est alors que l’on vit, au bord des sombres flots,
    Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,
    En entendant les cris des malheureuses femmes,
    Plus gaiement replongeaient dans les ondes leurs rames:
    Par d’horribles jurons les soldats insolents
    Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
    L’époux désespéré parcourait la pelouse,
    Cherchant, de toutes part, sa malheureuse épouse.
    Les mères appelaient leurs enfants égarés,
    Et les petits enfants allaient, tout effarés,
    Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères.
    Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères;
    Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus!
    Ton enfant bien-aimé tu ne le verras plus!
    Et toi, petit enfant, tu commences la vie
    Et déjà pour jamais ta mère t’est ravie!
    On sépare, en effet, les femme des maris;
    Les frères de leurs soeurs; les pères de leurs fils.
    Sur le sein de sa mère en vain l’enfant s’attache,
    Aux baisers maternels un matelot l’arrache
    Et l’emporte en riant, jusqu’au fond du vaisseau.
    Quels soupirs! quels transports! quels cris, ô Gasparau,
    S’élèvent alors de ta rive tranquille!
    Le jeune Gabriel et son père Basile,
    Sur deux vaisseaux divers, furent ainsi traînés,
    Tandis qu’auprès des flots restèrent enchaînés
    Benoit et son enfant, la douce Evangéline.
    Le soleil disparut en dorant la bruine.
    La nuit vint de nouveau; mais tout n’était pas fait.
    La moitié des captifs sur la grève restait.
    A son tour, l’océan, onduleux et limpide,
    Reflua vers son lit, laissant le sable humide
    Au loin tout recouvert d’algues, de noueux troncs,
    D’arbres déracinés et de flexibles joncs.

    Cependant les canots échoués sur le sable
    Pour reprendre leur tâche impie et méprisable
    De la haute marée attendaient le retour.
    Auprès les matelots s’endormaient tour à tour
    Ignoblement repus de tabac et de bière.
    Les pauvres exilés, sans abri, sans maison,
    Ayant pour toit le ciel, pour couche le gazon,
    Erraient plaintivement comme pâles ombres.
    Leur retraite semblait un amas de décombres.
    Vainement de s’enfuir à la faveur du soir
    Ils auraient, dans leur âme entretenu l’espoir,
    Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles,
    Partout se promenaient d’actives sentinelles.

    Alors comme le soir descendait sur les champs,
    On entendit les voix des troupeaux mugissants
    Qui laissaient la pâture et regagnaient leurs crèches.
    En broutant aux buissons les feuilles les plus fraîches.
    Mais la grasse génisse attendit vainement:
    L’étable était fermée; et son long beuglement
    Ne fit point revenir la joyeuse laitière
    Avec un peu de sel et sa blanche chaudière.
    Nul oiseau ne chanta le coucher de ce jour.
    On ne vit point surgir de légères fumées,
    Ni luire de lumière aux fenêtres fermées!
    Afin de réchauffer leurs membres engourdis
    Plusieurs paysans, parmi les plus hardis,
    Allèrent amasser, sur le tuf de la rire,
    Quelqu’épave venu au bord à la dérive,
    Et firent de grand feux. Bientôt on put les voir
    Qui venaient, tout à tour, sur des roches s’asseoir
    Autour de ces brasiers aux vives étincelles.
    L’on ouït encore, là, des menaces nouvelles,
    Des lamentations et des gémissements.
    Des enfants nouveau-nés les longs vagissements,
    Les pleurs et les sanglots des vierges et des femmes,
    Et les cris furieux des hommes dont les âmes
    Sortaient soudainement d’une longue torpeur
    Montèrent à la fois au trône du Seigneur.
    Et parmi les soldats dédaigneux et farouches,
    Sans craindre les jurons qui sortaient de leurs bouches,
    Passait silencieux le bon Père Félix:
    Et toujours dans sa main tenant le crucifix
    Il allait plein d’ardeur, humble et divin apôtre,
    Sans se décourager, d’une troupe vers l’autre,
    Pour calmer et bénir son peuple infortuné.
    En arrière des feux, sous un arbre incliné,
    Il vit Evangéline assise avec son père.
    Le front majestueux de ce vieillard austère
    Aux lueurs du brasier reluisait de pâleur;
    Son oeil hagard et fixe exprimait la douleur;
    Ses mains se bleuissaient; la vie ou la pensée
    Sur son front chauve et blanc paraissait effacée,
    Et sa lèvre livide était sans mouvement.
    Sa fille, toute en pleurs, prodiguait vainement
    Les plus aimables soins, la plus douce tendresse,
    Il était insensible aux pleurs de sa détresse
    Comme à son dévouement, comme à ses mots d’espoir.
    Sur les feux qu’attisait le léger vent du soir,
    Ouverts sinistrement, mornes, vitreux et ternes,
    Ses yeux étaient fixés pareils à deux lanternes
    Qui jettent, en mourant, une faible lueur.
    Un lugubre rayon, à travers la noirceur.
    —«Benoit! allons, Benoit, soyons forts dans l’épreuve
    «Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve.»
    Dit alors le bon prêtre avec force et respect.
    Il en aurait dit plus, mais au pénible aspect
    De ce vieillard mourant, de cette jeune fille
    Qui bientôt n’aurait plus ici-bas de famille,
    Son âme se gonfla; comme un chant dans les bois
    Sur sa lèvre entr’ouverte alors mourut sa voix.
    Il posa ses deux mais sur la vierge plaintive,
    Promena ses regards un moment sur la rive,
    Les leva, tout en pleurs, vers la voûte des cieux
    Où, dans la pourpre et l’or d’un sentier radieux,
    Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines
    Roulent, avec accord, peu soucieux des peines
    Qui troublent ici-bas l’infortuné mortel.
    Et quand il eut fini d’invoquer l’Eternel,
    Il s’assit en silence auprès de l’humble vierge.
    Et tous deux bien longtemps, pleurèrent sur la berge.
    Une lueur parut du côté du midi.
    Quand de la lune d’août le disque ragrandi
    S’élève, vers le soir, à l’horizon de brume,
    Rouge comme du sang, tout l’espace s’allume
    Aux reflets argentés de l’astre de la nuit
    Chaque brin de verdure et chaque feuille luit;
    La mer semble rouler des flammes au rivage,
    Et l’on dirait qu’au loin brûle une vaste plage.
    Telle on vit, vers le sud, dans cette nuit d’horreur,
    S’élever et grandir l’effrayante lueur:
    Le bourg semblait couvert d’un sanglant et lourd voile;
    Dans un ciel embrasé l’on vit pâlir l’étoile;
    Puis elle disparut comme devant le jour;
    Les coteaux, les forêts et les toits d’alentour
    Reflétaient des clartés inconstantes et vagues;
    De sanglantes lueurs roulaient avec les vagues;
    Sur le bord de la mer, près des flots écumants,
    Les sables scintillaient comme des diamants,
    Les voiles, les huniers des navires superbes
    De feux aériens semblaient lancer des gerbes.
    Le sol parut trembler, il se fit un grand bruit
    Que redirent longtemps les échos de la nuit;
    Et l’on vit s’écrouler tout en feu, le village.
    Comme un arbre puissant qu’abat, pendant l’orage,
    Les carreaux de la foudre ou les fiers aquilons,
    Une épaisse fumée, en sombre tourbillons,
    S’éleva vers le ciel avec d’affreux murmures.
    Les lambeaux enflammés du chaume des toitures,
    Emportés dans les airs par un vent irrité
    Sillonnèrent longtemps l’ardente obscurité.
    Les flammèches, la cendre, en brûlante poussière,
    Tombèrent sur les flots de l’étroite rivière
    Et sur la mer houleuse, avec le grondement
    Du fer rouge qu’on plonge ne l’eau subitement.
    On entendit alors des jeunes tourterelles
    Les doux roucoulements et les battements d’ailes!
    On entendit le coq chanter dans le lointain
    Comme pour saluer le réveil du matin!
    On entendit les cris et les hurlements tristes
    Du chien qui de son maître interrogeait les pistes!
    Et les long beuglements des troupeaux inquiets!
    Et les vagues soupirs des profondes forêts!
    Et les hennissements des chevaux hors d’haleine
    Qui couraient effrayés, écumants, dans la plaine!
    Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux
    Comme le bruit qui trouble un camp aventureux
    Qui vient de s’endormir sur l’herbe des prairies,
    Ou sous leurs arceaux, près des rives fleuries
    Du joli Nebraska bordé de bois ombreux,
    Quand viennent à passer, par un soir orageux
    Tout auprès de l’endroit où s’élèvent les tentes,
    Les naseaux enflammés, les crinières flottantes,
    De sauvages coursiers qu’emporte le courroux
    Et d’agiles troupeaux de bisons au poil roux
    Qui courent s’élancer, tout couverts de poussière,
    Dans les vagues d’argent de la tiède rivière.

    A l’aspect du fléau les malheureux captifs
    Firent trembler les airs de leurs accents plaintifs:
    —«Ils brûlent nos foyers! Hélas quelle est leur rage!
    «Nous ne reverrons plus notre joli village,
    «Nos paisibles foyers, notre temple béni,
    «Quand notre amer exil enfin sera fini!»

    Parmi les paysans dispersés sur la berge,
    Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge
    Regardaient la lueur qui grandissait toujours.
    Assis à quelques pas, refusant tout secours,
    Benoit leur compagnon demeurait impassible
    Et semblait ne point voir la scène indescriptible
    Qui se passait alors sur le bord de la mer.
    Après quelques instants d’un calme bien amer,
    Lorsque pour lui parler tous deux ils se levèrent,
    O surprise! ô douleur! alors ils le trouvèrent
    Etendu sur le sol, froid et sans mouvement!
    Le prêtre lui leva la tête doucement;
    Et la vierge tombant à genoux sur la terre,
    Près des restes sacrés de son bien-aimé père,
    Poussa de longs sanglots et puis s’évanouit
    Comme une fleur au bord d’un odorant parterre
    La pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère,
    Ce lourd sommeil qu’on nomme évanouissement.
    Quand elle s’éveilla le fond du firmament
    Etait encore rougi par le feu du village;
    Les galets de la rive et l’herbe et le feuillage
    Etincelaient encor. Les amis l’entouraient.
    Pâles, silencieux, plusieurs d’entre eux pleuraient
    En reposant sur elle un regard de tristesse.
    Un grand cri s’échappa de son âme en détresse
    Et ses yeux, par torrents, répandirent des pleurs
    Alors qu’elle sentit le poids de ses malheurs.
    —«Enterrons sa dépouille au pied de ce grand hêtre,
    Dit aux captifs émus le vénérable prêtre,
    «Enterrons sa dépouille au bord des vastes mers;
    «Et si nous revenons après de longs hivers
    «Nous pourrons transporter son corps au cimetière
    «Et planter une croix sur sa froide poussière!»

    Au bord de l’océan par les feux éclairé
    Le vertueux Benoit fut, sans pompe, enterré.
    Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes;
    Nul chant n’alla frapper les portiques célestes;
    La cloche du hameau ne sonna point le glas;
    Mais le peuple gémit. La mer avec éclats
    Répondit, à l’instant, à ses plaintes funèbres.
    On aurait dit entendre, au milieu des ténèbres,
    Les versets alternés, graves et solennels
    Des moines à genoux devant les saints autels.
    Or ce fracas de l’onde annonçait la marée.
    Chaque barque du bord aussitôt démarrée,
    Bondit légèrement et glissa sur les flots.
    Les soldats au coeur dur, les sales matelots,
    Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche,
    En chantant, et sifflant, et ramant sans relâche,
    Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux
    Les colons qui restaient au bord des vastes eaux.
    Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent;
    L’océan reflua; les voiles se gonflèrent,
    Et les vaisseaux, hissant leurs brillants pavillons,
    Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons!
    Ils laissaient la ruine au milieu du village,
    Et la cendre des morts sous le tuf du rivage!


    DEUXIÈME PARTIE

    I

    Déjà s’étaient enfuis bien de sombres hivers,
    Les coteaux et les champs s’étaient souvent couverts
    De verdure, de fleurs et d’éclatantes neiges,
    Depuis le jour fatal où les mains sacrilèges
    Allumèrent le feu qui consuma Grand Pré;
    Depuis qu’à des tyrans un peuple fut livré
    Par la haine hypocrite et par la perfidie;
    Depuis que loin des bords de la belle Acadie,
    La brise fit voguer les vaisseaux d’Albion
    Qui traînaient en exil tout une nation!

    Les pauvres Acadiens, sur de lointaines plages,
    Furent disséminés comme les fruits sauvages
    Qui tombent d’un rameau que l’orage a cassé,
    Ou les flocons de neige alors qu’un vent glacé
    Agite les brouillards qui voilent Terre Neuve
    Ou les bords escarpés du gigantesque fleuve
    Que roule au Canada ses flots audacieux.
    Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux
    Ils errèrent longtemps de village en village,
    Depuis les régions où l’impur marécage,
    Où la tiède savane, au milieu des roseaux,
    Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux,
    Jusqu’à ces lacs du Nord dont les rives désertes
    Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes;
    Depuis les océans jusqu’au plateau lointain
    Où le Père des eaux dans ses bras prend soudain
    Les collines de sable et dans la mer les pousse,
    Avec les frais débris de liane et de mousse,
    Pour recouvrir les os de l’antique mammouth,
    Ne trouvant nulle part ce qu’ils cherchaient partout:
    La pitié d’un ami, le toit sacré d’un hôte!
    Et plusieurs, sans parler, cheminaient côte à côte;
    Ils ne recherchaient plus le foyer d’un ami:
    Leur âme désolée avait assez gémi:
    Ils demandaient, ceux-là la paix à la poussière.
    Leur histoire est écrite en plus d’un cimetière,
    Sur la pierre ou la croix qui couvre leurs tombeaux.
    Or parmi ces captifs qui traînaient de leurs maux,
    Sous des cieux étrangers, la chaîne douloureuse,
    On vit errer longtemps une enfant malheureuse.
    Elle était jeune encore, et son grand oeil rêveur
    Semblait toujours fixé sur un monde meilleur.
    Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle!
    Mais hélas! bien affreux s’étendaient devant elle
    Le désert de la vie et ses âpres sentiers
    Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers
    Fléchirent dans l’exil sous le poids des souffrance!
    Elle avait vu s’enfuit ses douces espérances,
    Ses rêves de bonheur et ses illusions!
    Dans son coeur était mort le feu des passions!
    Son âme ressemblait à quelque solitude
    Où l’étranger chemine avec inquiétude
    N’ayant pour se guider, dans ces lieux incertains,
    Que les débris des camps, que les brasiers éteints,
    Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
    Un vent de mort. Hélas! soufflait pour la détruire!
    Elle était le matin avec son ciel vermeil,
    Ses chants mélodieux et son brillant soleil,
    Qui tout à coup s’arrête en sa marche pompeuse,
    Pâlit et redescend vers sa couche moelleuse.
    Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas:
    Mais les vastes cités ne lui redonnaient pas
    L’ami qu’elle pleurait, la paix du coeur perdue!
    Elle en sortait bientôt, gémissante, éperdue,
    Et poursuivait encor ses recherches plus loin.
    Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin,
    Elle venait s’asseoir au fond des cimetières,
    Les regards attachés sur les croix ou les pierres
    Qui protégeaient des morts le suprême repos.
    Elle s’agenouillait, parfois, sur ces tombeaux
    Où nulle inscription en répète à la foule
    L’humble nom du mortel que son pied distrait foule.
    Puis elle se disait: «Peut-être qu’il est là!…
    «La tombe qui devait nous unir, la voilà!
    «Il goûte le repos dans le sein de la terre,
    «Et moi je traîne encore une existence amère!»
    Parfois elle entendait un bruit, une rumeur
    Qui lui rendait l’espoir et ranimait son coeur:
    Elle parlait aussi quelquefois, sur sa route,
    A des gens qui disaient avoir connu, sans doute,
    Cet être bien aimé qu’elle cherchait en vain;
    Mais c’était, par malheur, dans un pays lointain.
    —«Oh! oui, disaient les uns, touchés de sa tristesse,
    «Nous l’avons bien connu Gabriel Lajeunesse!
    «Un aimable garçon dont les tristes malheurs
    «Nous ont jadis, souvent, fait répandre des pleurs!
    «Son père l’accompagne: il se nomme Basile:
    «C’est un bon forgeron, un vieillard fort agile.
    «Ils sont coureurs-des-bois; ils sont chasseurs tous deux,
    «Et parmi les chasseurs leur renom est fameux.»
    —«Gabriel Lajeunesse? il fut, disaient les autres,
    «S’il nous en souvient bien, assurément des nôtres.
    «De la Louisiane il franchit avec nous
    «Les plaines sans confins et les nombreux bayous.»
    Souvent on lui disait: «Ta misère, ta peine,
    «Pauvre enfant, sera-t-elle longue que vaine?
    «Pourquoi toujours l’attendre et l’adorer toujours?
    «Il a peut-être, lui, renié ses amours.
    «Et n’est-il pas d’ailleurs, dans nos petits villages,
    «Des garçons aussi beaux et même d’aussi sages?
    «Combien seraient heureux de vivre auprès de toi!
    «Tu charmerais leur vie: ils béniraient ta loi.
    «Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,
    «A pour toi tant d’amour qu’il ne saurait le taire;
    «Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main,
    «Et que dès ici-bas ta peine ait une fin.»
    A ceux qui lui tenaient ce discours raisonnable,
    Elle disait pourtant: «Oh! je serais coupable!
    «Puis-je donner ma main à qui n’a point mon coeur?
    «L’amour est un flambeau dont la vive lueur
    «Eclaire et fait briller les sentiers de la vie,
    «L’âme qui n’aime pas au deuil est asservie;
    «Le lien qui l’enchaîne est un lien d’airain,
    «Et pour elle le ciel ne peut être serein.»
    Souvent son confesseur, ce vieil ami fidèle
    Qui depuis le départ avait veillé sur elle,
    En attendant qu’un père au ciel lui fut rendu,
    Lui disait: «Mon enfant, nul amour n’est perdu.
    «Quand il n’a pas d’écho dans le coeur que l’on aime,
    «Quand d’un autre il ne peut faire le bien suprême,
    «Il revient à sa source et plus pur et plus fort,
    «Et l’âme qu’il embrasse aime son triste sort.
    «L’eau vive du ruisseau que s’est au loin enfuie
    «Dans le ruisseau retombe en abondante pluie.
    «Sois ferme et patiente au milieu de tes maux:
    «Le vent qui peut briser les flexibles rameaux
    «Fait à peine frémir les branches du grand chêne.
    «Sois fidèle à l’amour qui t’accable et t’enchaîne:
    «Ne crains pas de souffrir, et bénis tes regrets:
    «La souffrance et l’amour sont deux sentiers secrets
    «Qui mènent sûrement à la sainte Patrie.»
    La pauvre Evangéline à ces mots attendrie,
    Levait, avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel:
    Le coupe de ses jours avait bien moins de fiel:
    Elle croyait encore entendre, dans son âme,
    La mer se lamenter en déroulant sa lame;
    Et parmi les soupirs et les tristes sanglots,
    S’élevait une voix qui dominait les flots:
    Une voix ravissante et pleine de mystère,
    Qui lui disait: «Infortunée, espère!»

    Ainsi la pauvre enfant, durant bien de long jours,
    Promena son espoir, sa peine et ses amours.
    Son pied se brisa sur la ronce et l’ortie
    Qui partout obstruaient le sentier de sa vie!
    Esprit mystérieux, reprends ton noble essor!
    Guide-moi, de nouveau, je veux la suivre encor!
    La suivre par le monde où, seule, elle est allée;
    Comme le voyageur, le long d’une vallée,
    Suit le cours sinueux d’un rapide ruisseau!
    Loin des bords, quelquefois, il voit la nappe d’eau
    Resplendir au soleil à travers la verdure;
    Quelquefois, près des bords il entend son murmure
    Et ne la vois point fuir sous l’épais arbrisseau:
    Ainsi je la suivrai jusques à son tombeau!

    II

    Mai semait dans les champs le lis et l’immortelle.
    Rapide et frémissante une longue nacelle
    Glissait sur les flots d’or du Grand Mississippi.
    Elle passa devant le Wabash assoupi,
    Et devant l’Ohio qui balance ses ondes
    Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes.
    Or ceux qui la montaient étaient des Acadiens,
    De pauvres exilés dépouillés de leurs biens,
    Triste et frêle débris d’un peuple heureux naguère,
    Aujourd’hui dispersé sur la rive étrangère.
    Une même croyance et les mêmes malheurs
    Unissaient fortement ces pieux voyageurs.
    A travers les forêts, les campagnes fleuries,
    A travers les vallons et les vertes prairies,
    Sur les sables ou l’onde ils s’en allaient errants,
    Cherchant, de toutes parts, leurs amis, leurs parents.
    Parmi ces fugitifs la belle Evangéline,
    Semblable, en ses ennuis au cyprès qui s’incline
    Sur la fosse profonde où dort un malheureux,
    Allait avec Félix son guide vertueux.

    Le jour naît et s’enfuit, et la frêle pirogue,
    Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue.
    Elle effleure, tantôt, le pied d’un noir rocher,
    Tantôt, parmi les joncs, on la voit se cacher.
    Quand l’aile de la nuit s’entr’ouvre sur la terre
    Elle cherche, à la côte, un abri solitaire;
    Les voyageurs lassés dressent leur campement,
    Et couchés près du feu, reposent un moment.
    Enfin elle franchit des chutes aboyantes,
    Rase des bords féconds, des îles verdoyantes,
    Où le fier cotonnier berce, d’un air coquet,
    Ses aigrettes d’argent et leur moelleux duvet.
    Elle avance, ensuite, en des anses profondes
    Où de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes,
    Comme un ruban doré, leurs dos étincelants.
    Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants
    S’en viennent tour à tour, chanter à leur passage,
    Elle voit s’agiter le doux et blanc plumage
    Des nombreux pélicans qui guettent le poisson,
    L’insecte au fin corsage et l’impur limaçon.
    La rive qu’elle effleure est basse et parfumée;
    La végétation est brillante, animée;
    Les oiseaux font entendre un magique concert;
    La fleur élève au ciel son calice entr’ouvert.
    De distance en distance, au bord du gai rivage,
    Au milieu d’un jardin ou d’un ombreux bocage,
    S’élèvent la maison d’un Planteur enrichi
    Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
    Les exilés touchaient cette terre féconde
    Qu’un printemps éternel de son éclat inonde;
    Où toujours des moissons se balancent au vent.
    Le grand fleuve, empressé décrit vers le levant,
    Sous un ciel tout de flamme, une courbe lointaine,
    Et ses flots transparents roulent dans une plaine
    Parmi les nénuphars, les bosquets d’orangers,
    Les citronniers fleuris et les riches vergers.
    La rapide nacelle, obéissant aux rames,
    S’écarte de sa course en traçant sur les lames,
    Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.
    Sa fuite, en ce moment, se ralentit un peu.
    Elle entre dans les eaux du bayou Plaquemine
    Que le soleil couchant des ses feux illumine.

    Devant les voyageurs, en ces endroits déserts,
    Coulent, de tous côtés, mille canaux divers,
    Et leur barque s’égare en ces eaux paresseuses
    Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses.
    Les cyprès chevelus, de leurs sombres rameaux,
    Où flottent parfumés les mousses diaphanes,
    Le lierre palpitant et les vertes lianes;
    Comme dans un vieux temple, entre les saints tableaux,
    Flottent, tout radieux, de célèbres drapeaux.
    Il règne dans ces lieux un effrayant silence;
    On entend seulement le héron qui s’élance,
    Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir
    Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir;
    Ou, sur un tronc noirci, le hibou taciturne
    que fait frémir les bois de sa plainte nocturne.

    La lune se leva. Ses limpides rayons
    Tracèrent, sur les eaux, de lumineux sillons;
    Coururent mollement le long de chaque branche;
    Qui parut se vêtir d’une écorce plus blanche;
    Glissèrent à travers le feuillage des bois
    Qui formait des arceaux, des voûtes, des parois,
    Comme à travers les ais d’un vieux mur en ruine
    Glissent les fils d’argent d’une molle bruine.
    La clarté de la lune aux différents objets
    Donnait de grands contours et d’étrange aspects.
    Tout parut se confondre en une masse grise;
    Tout sembla revêtir une forme indécise.
    Voguant silencieux les malheureux proscrits
    Sentirent un grand trouble entrer dans leurs esprits;
    Le noir pressentiment d’un mal inévitable
    Leur fit paraître encore ce lieu plus redoutable;
    Et leurs coeurs, effrayés des menaces du sort,
    Se serrèrent soudain et tremblèrent plus fort;
    De même que l’on voit la frêle sensitive
    Replier sa corolle et se pencher craintive,
    Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop,
    Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
    Mais une vision gracieuse et divine
    Vint distraire et charmer l’âme d’Evangéline.
    Sa brûlante pensée avait pris un beau corps:
    Un fantôme brillant devant ses yeux alors,
    Flottait, avec mollesse aux rayons de la lune,
    Et semblait lui sourire en sa longue infortune.
    Celui qu’elle voyait dans cette vision,
    Que la lune d’argent portait sur un rayon,
    C’était le fiancé que demandait son âme!
    Il lui tendait les bras, et chaque coup de rame
    Semblait le rapprocher du fragile bateau
    Qui glissait lentement, en silence, sur l’eau.

    Cependant un rameur d’une haute stature,
    Portant un cor de cuivre à sa large ceinture,
    Se leva de son banc à l’avait du bateau
    Et, pour voir si comme eux, en ce pays nouveau
    A l’heure de minuit dans ces bayous sans nombre,
    Quelques autres canots ne voguaient pas dans l’ombre,
    Il emboucha son cor et souffla par trois fois.
    La fanfare éclatante éveilla, sous les bois,
    Mille échos étonnés, mille voix inquiètes
    Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
    On entendit voler les nocturnes oiseaux;
    On entendit frémir les flexibles roseaux,
    Les bannières de mousse et les vertes ogives
    Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives;
    Mais pas une voix d’homme, en ce lieu de terreur,
    Ne répondit alors à l’appel du rameur.
    Comme un pavot fleuri dont la tête s’incline
    Sur le bord du canot la triste Evangéline
    Inclina doucement son front toujours vermeil,
    Et bientôt reposa dans un profond sommeil.
    Les rameurs, en chantant des chansons Canadiennes,
    Comme il chantaient jadis aux rives Acadiennes,
    Quant ils se promenaient sur leurs fleuves profonds,
    Dans les flots ténébreux plongeaient leurs avirons.
    Et puis, dans le lointain, comme les sourds murmures
    Des brises de la nuit qui bercent les ramures,
    Ou des limpides eaux qui coulent sous les bois.
    On entendait des bruits mystérieux de voix
    Qui s’élevaient du fond de cette solitude,
    Et venaient se mêler aux cris d’inquiétude
    Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor,
    Aux longs rugissements du sombre alligator.

    Les rameurs poursuivaient leur course solitaire.
    Le matin, quand le jour vint sourire à la terre,
    Que d’un éclat nouveau la fleur des champs brilla,
    Le lac étincelant d’Atchafalaia
    Déroulait devant eux son onde miroitante
    Et leur rendait l’espoir en comblant leur attente.
    Dans l’ondulation les légers nénuphars
    Balançaient mollement leurs calices blafards;
    Des lotus empourprés les corolles mignonnes
    Sur le front des proscrits se tressaient en couronnes;
    L’air était embaumé des suaves senteurs
    Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs,
    Et que la tiède brise emportait sur son aile.
    Suivant le cours des flots la rapide nacelle
    Longea bientôt les bords onduleux et pourpres
    D’îles aux verts contours, aux luxuriants prés,
    Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies,
    Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies,
    Où la mousse et l’ombrage invitaient au sommeil
    Le voyageur errant brûlé par le soleil.

    Vers le rivage ombreux de la plus riante île
    Les voyageurs lassés guident l’esquif agile,
    L’amarrent fortement en lieu sûr au rameau
    D’un grand saule-pleureur que se penche sur l’eau,
    Et se dispersent tous sous les épaisses treilles.
    Fatigués du travail et d’une nuit de veilles,
    Ils dormirent bientôt d’un sommeil bienfaisant.
    Au-dessus de leurs fronts, sourcilleux et pesant,
    Le cèdre séculaire élevait son grand cône:
    A ses bras étendus s’accrochait la bignone
    Dont la coupe d’argent se balançait dans l’air.
    Et le vif colibri, luisant comme un éclair,
    Volait, de fleur en fleur, avec un doux bruit d’aile,
    Et caressait leur sein de son bec infidèle.
    La vigne suspendait ses rameaux tortueux,
    Son feuillage enlacé ses ceps durs et noueux,
    Et formait des treillis, des échelles étranges
    Comme celle où Jacob vit, en songe, les anges,
    Les anges du Seigneur descendre et remonter.
    Les doux reflets du jour faisaient luire et flotter
    Devant l’esprit rêveur de la jeune orpheline
    Un espoir ravissant, une image divine.

    Cependant sur les flots unis comme un miroir
    Venait rapidement un esquif au flanc noir.
    Elégant et léger il effleurait les lames.
    Des chasseurs le montaient, et leurs flexibles rames
    Battaient l’onde, en cadence, au refrain des chansons;
    Ils allaient vers le nord, la terre des bisons
    Un jeune homme pensif, à la brune prunelle,
    Etait au gouvernail et guidait la nacelle.
    Son poignet musculeux annonçait la vigueur.
    Mais son oeil était plein d’une morne langueur.
    Son âme était bercée au vent de la tristesse…
    Ce jeune homme c’était Gabriel Lajeunesse!
    Sans plaisir, sans espoir, redoutant l’avenir.
    Et toujours poursuivi par l’affreux souvenir
    Des maux qui l’accablaient depuis quelques années.
    Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées:
    Il allait demander l’oubli de ses regrets
    Et l’oubli de lui-même aux lointaines forêts.

    Creusant un sillon d’or dans l’élément docile,
    Le vagabond esquif s’avance jusqu’à l’île
    Où s’était arrêté le canot des proscrits;
    Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris
    Que le palmier formait de son large feuillage;
    Il longe l’autre bord plus triste et plus sauvage.

    Gabriel le chasseur, sur sa rame courte,
    Ne vit point, à la rive, un canot dérobé
    Sous les tissus de jonc et les branches de saule;
    Il ne vit point, non plus, la fraîche et blanche épaule
    D’une vierge endormie à l’ombre des palmiers.
    Le bruit des avirons, le chant des nautoniers
    Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,
    Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle
    Que les rameaux touffus formaient au-dessus d’eux.
    Le canot des chasseurs glissa sur les flots bleus
    Comme, sur un jardin, l’ombre d’un haut nuage;
    Et quand il eut longé la courbe du rivage,
    Que le cri des tollets mourut dans le lointain,
    Plusieurs des fugitifs s’éveillèrent soudain,
    L’esprit bouleversé d’une angoisse inouïe.
    Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie
    Vint se précipiter avec émotion:
    —«O mon père, dit-elle est-ce une illusion
    «Qui de mes sens troublés soudainement s’empare?
    «Est-ce un futile espoir où mon âme s’égare?
    «Ai-je entendu la voix d’un ange du Seigneur?
    «Quelque chose me dit, dans le fond e mon coeur,
    «Que mon cher Gabriel est près de cette plage!»
    Mais un reflet de pourpre inonda son visage
    Et puis elle ajouta mélancoliquement:
    «O mon père, j’ai tort, j’ai tort assurément
    «De te parler ainsi de ces choses frivoles:
    «Ton esprit sérieux hait ces vaines paroles.»
    —«Mon enfant,» répliqua le sensible pasteur,
    «Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur,
    «Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines.
    «Puissent-elles marquer le terme de tes peines!
    «Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment,
    «C’est pour nous avertir de quelqu’événement,
    «Comme au-dessus des flots la bouée attachée
    «Avertit que, sous elle, une ancre gît cachée.
    «Espère, ô mon enfant, et calme ton souci;
    «Ton ami Gabriel n’est pas bien loin d’ici,
    «Car, du côté du sud, la Têche est assez proche
    «Avec Saint-Maur juché sur sa côte de roche;
    «Et c’est là que l’épouse, après de longs malheurs,
    «Retrouvera l’époux qui séchera ses pleurs;
    «Que le pasteur pourra, sous son humble houlette,
    «Réunir, de nouveau, le troupeau qu’il regrette!
    «Le pays est charmant, féconds sont les guérets,
    «Et les arbres fruitiers parfument les forêts.
    «On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes,
    «Tend ses voûtes d’azur que supportent les crêtes
    «Des superbes forêts et des bois éloignés.
    «Heureux les habitants de ces lieux fortunés
    «Où du sol, sans travail, un fruit suave émane,
    «Et qu’on nomme l’Eden de la Louisiane!…»

    A ces mots consolants tu Prêtre vénéré
    La troupe se leva; l’esquif fut démarré
    Et vogua fièrement sur la vague de moire.
    Le soir sur l’orient ouvrit son aile noire.
    A l’occident pourpré le soleil radieux,
    Comme un magicien dont l’art charme les yeux,
    Tendit sa verge d’or sur la face du monde
    Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l’onde.
    La verdure des prés, le feuillage des bois,
    Les vagues du beau lac, le tuf et les gravois
    Jetèrent des rayons et des gerbes de flammes.
    Le canot qui flottait sur les rapides lames
    Avec ses avirons d’où les flots écumants
    Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants,
    Etait comme un nuage à la frange dorée
    Qui flotte entre deux cieux dans une mer pourprée.
    Le front d’Evangéline était calme et serein:
    Pour elle enfin le ciel ne serait plus d’airain!
    L’amour illuminait son âme sans mystère
    Ainsi que le soleil illuminait la terre.

    Alors dans un bosquet un jeune oiseau moqueur,
    Le plus sauvage barde et le plus beau chanteur,
    Sautant de branche en branche, au bord du gai rivage,
    Jusqu’au faîte d’un saule au frémissant feuillage,
    Se mit à fredonner des ramages si beaux
    Que les vieilles forêts, les rochers et les eaux
    Semblaient, pour l’écouter suspendre leurs murmures.
    Ses notes scintillaient, ravissantes et pures,
    Comme un ruisseau de perle à travers les récifs.
    Ses chants furent, d’abord douloureux et plaintif;
    C’était le chant d’amour des âmes délaissées;
    Mais sa voix s’anima; ses roulades pressées
    Firent trembler au loin les feuillages touffus;
    Riants coups de gosier, éclats, trilles confus.
    C’était un cri d’orgie, un refrain de délire.
    Il parut babiller et s’éclater de rire;
    A la brise il jeta des accents de courroux;
    Il modula longtemps des sons tristes et doux;
    Puis, fendant, dans son vol, l’air avec brusquerie,
    Il sema dans le ciel, comme par moquerie,
    Tous les charmants accords de sa divine voix.
    Au milieu d’un beau jour il arrive, parfois,
    Qu’une brise légère, après quelques ondées,
    Agite des tilleuls les cimes inondées
    Et fait tomber la pluie, en goutte de cristal,
    De rameaux en rameaux, jusques au fond du val.
    Ainsi l’oiseau-moqueur, s’envolant des ramures,
    Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses murmures.

    Bercés par leur espoir et par ces doux accords
    Bientôt les voyageurs longent les riants bords
    De la Têche qui coule au milieu des prairies.
    Par dessus les forêts et les plaines fleuries
    Une blanche fumée ondule dans les airs.
    Ils entendent bientôt les sons lointains et clairs
    D’un cor qui va troubler les échos des rivages,
    Et les mugissements des boeufs dans les pacages.

    III

    Au bord de la rivière, en un charmant endroit,
    Paisible et retiré s’élevait l’humble toit
    Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée.
    Un chêne l’ombrageait; la mousse parfumée
    Et le gui merveilleux qu’aux fêtes de Noël
    Venait couper, selon le rite solennel,
    Avec sa serpe d’or, le Druide mystique,
    Grimpait légèrement le long du chêne antique
    Ce toit était celui d’un Pâtre déjà vieux.
    Un jardin l’entourait, fleuri, luxurieux.
    Et parfumant les airs de suaves arômes,
    Derrière le jardin se déroulaient les chaumes,
    Et les champs veloutés, et les sombres forêts.
    La maison était faite en beau bois de cyprès;
    Des poteaux élégants portaient la galerie;
    Et la vigne légère, et la rose fleurie,
    Que venait caresser l’oiseau-mouche coquet,
    Ornaient chaque poteau d’un odorant bouquet.
    Au bout de la maison du pâtre solitaire,
    Parmi l’épais feuillage et les fleurs du parterre,
    Etaient la ruche active et le doux colombier,
    L’abeille travailleuse et l’amoureux ramier.

    Ces lieux étaient plongés dans un calme sublime.
    Les rayons du soleil reluisaient sur la cime
    Des arbres orgueilleux qui frangeaient l’horizon;
    Mais les ombres déjà planaient sur la maison.
    La fumée, en sortant des hautes cheminées,
    Semait d’orbes d’azur, de vagues satinées,
    L’air tranquille du soir, le ciel sombre et serein.
    Derrière la maison, et partant du jardin,
    Un sentier conduisait aux grands bosquets de chêne
    Qui semblaient un rideau d’émeraude et d’ébène.
    Plus loin que la rivière, au fond du vaste champ
    Où flottaient les regards d’un beau soleil couchant,
    Les arbres inondés de lumières lointaines,
    Immobile, debout dans ces tranquilles plaines,
    Leurs rameaux recourbés, ressemblaient aux vaisseaux
    Qu’un calme désolant enchaîne sur les eaux.

    Sur un cheval sellé qui hennit et folâtre,
    Au bord de la forêt, on voit venir le pâtre.
    Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil;
    Sa figure bronzée a presque de l’orgueil;
    Son oeil étincelant se lève et se promène,
    Satisfait et rave, sur la sublime scène
    Que le soir, sous les cieux, déroule lentement.
    Près de lui ses troupeaux broutent paisiblement
    La pointe du gazon et la feuille moelleuse,
    Et savourent, joyeux, la fraîcheur vaporeuse
    Qui s’élève des flots et sur les prés s’épand.
    A l’un de ses côtés un cor de cuivre pend.
    Il le prend et le porte à sa bouche puissante:
    Le cuivre retentit, et sa voix frémissante
    Fait résonner, au loin, l’air sonore du soir.
    Soudain à ce signal, dans le champ, on put voir
    Les taureaux attentifs lever leurs cornes blanches
    Au-dessus des buissons et des légères branches
    Comme des flots d’écume au-dessus des cailloux.
    En silence, d’abord, ouvrant leurs grands yeux roux,
    Pendant quelques moments ils s’entre-regardèrent;
    Bientôt, comme un nuage, ils se précipitèrent
    En beuglant, tous ensembles, à travers le gazon.
    Alors le pâtre heureux revint à la maison.

    Mais comme il arrivait sur son cheval superbe
    En suivant le sentier qui serpentait dans l’herbe,
    Il vit venir vers lui, marchant avec lenteur,
    La vierge souriante et l’auguste pasteur,
    Saisi d’étonnement et transporté d’ivresse,
    Il saute de cheval avec grâce et prestesse,
    Et court au-devant d’eux en leur ouvrant ses bras.
    Les voyageurs, d’abord, ne le connaissant pas;
    Se demandent entre eux quel est cet aimable hôte,
    Et sont heureux d’avoir abordé cette côte.
    Mais leur incertitude au plaisir a cédé;
    Comme un vase trop plein leur coeur a débordé!
    Sous les traits rembrunis de ce vieux pâtre agile
    Leurs yeux ont reconnu le forgeron Basile!
    Bien doux furent alors les longs embrassements,
    Des pauvres exilés sur la rive étrangère!
    La peine de l’exil alors parut légère!

    Basile conduisit au milieu d’un jardin
    Ces amis que le ciel lui redonnait soudain.
    Et là, parmi les fleurs nouvellement écloses,
    Ensemble on s’entretint de mille et mille choses.
    On parla du présent, mais surtout du passé;
    Et plus d’un long soupir vers le ciel fut poussé!
    Et pendant que la bouche essayait de sourire
    Dans le regard voilé plus d’un pleur vint reluire!

    La vierge, cependant, à travers le bosquet
    Promenait, en silence, un regard inquiet.
    Son coeur était ému, son âme était en peine;
    Elle n’entendait point la voix mâle et sereine
    De l’être bien-aimé qu’elle espérait revoir!
    Basile soupçonna bientôt le désespoir
    Qui couvait dans le coeur de la jeune proscrite,
    Et lui-même il sentit une angoisse subite.
    Il rompit, en tremblant, le silence aussitôt:
    —«N’avez-vous rencontré nulle part un canot?
    «Du lac et des bayous il a suivi la route
    «Gabriel le conduit: vous l’avez vu, sans doute?»
    A ces mots que Basile aux proscrits adressa
    Sur le font de la vierge un nuage passa:
    Son oeil noir se remplit d’une larme brûlante,
    Puis elle s’écria d’une voix déchirante:
    «Gabriel, ô mon Dieu! Gabriel est parti!»
    Le vieux pâtre avec bonté reprit:
    —«Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit;
    «Sèche tes pleurs amers; enfant, reprends courage;
    «Gabriel n’est pas loin de notre heureux rivage:
    «Ce n’est que ce matin qu’il est parti d’ici,
    «Le sot! d’avoir laissé nos demeures ainsi!
    «Toujours triste et rêveur, maladif et débile,
    «Il était devenu d’une humeur difficile;
    «Il haïssait le monde et n’endurait que moi;
    «Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi.
    «Dans les cantons voisins aucune jeune fille
    «Ne semblait à ses yeux, vertueuse ou gentille:
    «Aussi leur devint-il un objet de terreur.
    «Je résolus enfin, mais non sans douleur,
    «De le laisser partir pour un lointain voyage.
    «Il doit se procurer, dans un petit village,
    «Des mulets espagnols aux pieds sûrs et mordants;
    «Il doit suivre, de là, sous des cieux moins ardents,
    «Les sauvages du nord dans leurs forêts profondes;
    «Ils vont chasser, partout, le castor dans les ondes,
    «Et la bête féroce au font des bois épais.
    «Calme-toi mon enfant, et goûte encor la paix;
    «Nous saurons retrouver cet amant téméraire.
    «Son perfide canot a le courant contraire.
    «Demain nous partirons sitôt que le matin
    «Versera sur les eaux un reflet incertain;
    «Gaiement nous voguerons sur la vague irisée,
    «Près des bords scintillants sous la molle rosée;
    «Nous rejoindrons bientôt l’amoureux déserteur,
    «Et le ramènerons confus de son bonheur!»

    Alors on entendit des voix vives et gaies:
    On vit des jeunes gens franchir les vertes haies
    Qui bordaient la rivière auprès de la maison:
    Il portaient en triomphe, à travers le gazon,
    Michel, le vieux chanteur, le vieux barde rustique.
    Dispensant aux mortels le chant et la musique;
    N’ayant d’autres soucis que d’égayer les coeurs;
    Que de mêler, parfois, quelque souris aux pleurs,
    Le vieux Michel semblait un des dieux de la fable.
    Il était renommé pour sa manière affable,
    Pour ses cheveux d’argent et pour son violon.
    «Vive le vieux Michel, notre gai compagnon!»
    Crièrent à la fois, en écartant les saules,
    Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules.
    Et le père Félix aussitôt se levant
    Les salua de loin et courut au devant.
    En tombant dans les bras du vénérable prêtre,
    Le ménestrel sentit dans son âme renaître
    Les transports ravissants d’un âge heureux;
    Il se mit à pleurer. Des souvenirs nombreux
    A ses esprits émus alors se présentèrent;
    Et, vers les temps enfuis ses pensées remontèrent!
    La vierge vint baiser ses nobles cheveux blancs.
    Il la prit dans ses bras, dans ses vieux bras tremblants,
    Et mouilla son front pur de ses brûlantes larmes.
    La pauvre Evangéline elle avait bien des charmes
    Quand il la fit danser, pour la dernière fois,
    Avec son Gabriel et les gais villageois,
    Au son du violon, sous le ciel d’Acadie!
    Il la trouvait peut-être, à présent enlaidie,
    Car elle avait perdu les roses de son teint.
    Et sa joue était creuse et son regard éteint;
    Mais plus beau que jamais était son noble coeur,
    Eprouvé longuement au creuset du malheur!

    Les proscrit Acadiens que le hasard rassemble,
    Assis dans le jardin, s’entretiennent ensemble
    Du bonheur qu’ils goûtaient au rivage natal,
    Des maux qu’ils ont soufferts depuis l’arrêt fatal.
    Ils admirent partout l’existence tranquille
    Que passe à l’étranger leur vieil ami Basile;
    Ils écoutent longtemps avec avidité,
    Le récit qu’il leur fait de la fécondité
    De ces prés sans confins dont la grasse verdure
    Nourrit mille troupeaux errant à l’aventure.
    Et quand l’ombre du soir obscurcit l’horizon
    Ils revinrent gaiement causer dans la maison
    Où fut servi, sans pompe, un souper confortable.
    Le bon père Félix, debout près de la table,
    Récite à haute voix le Benedicite.
    Et chacun dit: «Amen.» avec humilité.

    Mais la nuit, cependant, sur cette fête heureuse
    Etendit, tout à coup, son aile ténébreuse.
    Tout était, au dehors, calme et tranquillité.
    Donnant au paysage un éclat argenté
    La lune se leva souriante et sans voile,
    Et monta dans l’azur où se berçait l’étoile.
    Sous le toit de Basile, aux vifs scintillements,
    Dont la lampe irisait les grands appartements,
    Les visages joyeux des honnêtes convives
    Semblaient s’illuminer de lumières plus vives
    Que les astres perdus dans l’or du firmament.
    Le pâtre réjoui versait abondamment,
    Dans les vases profonds, le doux jus de la vigne.
    Aux siècle de la fable il aurait été digne
    De verser le nectar à la table des dieux.
    Après qu’il eut fini son souper copieux
    Il alluma sa pipe et parla de la sorte:
    —«Oui, vous tous, mes amis qui frappez à ma porte,
    «Après avoir erré sous des cieux inconnus,
    «Je vous le dis encor: Soyez les bienvenus!
    «L’âme du forgeron ne s’est pas refroidie!
    «Il se souvient toujours de sa vieille Acadie
    «Et de l’humble maison qu’il avait à Grand Pré!
    «Pour lui le malheureux est un être sacré!
    «Demeurez près de moi dans ces fertiles plaines;
    «Le sang ne gèle point dans mes bouillantes veines
    «Comme gèle en hiver, les rivières chez nous!
    «Nul cailloux dans le sol n’excite le courroux
    «Du laboureur actif qui tous les jours promène
    «Le soc dur et tranchant à travers son domaine,
    «Comme un marin conduit son esquif sur les eaux.
    «On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux;
    «Dans toutes les saisons les orangers fleurissent
    «Et les fruits les plus doux dans nos vergers mûrissent;
    «Des flots de blonds épis roulent sur les guérets
    «Et les bois précieux remplissent les forêts.
    «Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître
    «De sauvages troupeaux dont chacun est le maître.
    «Quand nos toits sont debout au milieu des moissons;
    «Que nos grasses brebis, aux épineux buissons,
    «Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine;
    «Que d’un foin parfumé chaque grange est bien pleine;
    «Que dans les prés en fleurs, les taureaux lourds et gras
    «Paissent tranquillement ou prennent leurs ébats,
    «Nul roi George ne vient par d’infâmes apôtres,
    «Sans honte nous ravir et les uns et les autres!
    Le vieux pâtre à ces mots fit, dans sa noble ardeur
    Jaillir de sa narine un souffle de fureur.
    Et frappa de son poing la table de mélèze
    Ses compagnons surpris bondirent sur leur chaise.
    Et le père Félix oublia, cette fois,
    La prise de tabac qu’il tenait dans ses doigts,
    Mais il reprit bientôt, le souris sur les lèvres:
    «Défiez-vous, pourtant, défiez-vous des fièvres:
    «Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats.
    «Comme dans l’Acadie on ne les guérit pas
    «En mettant à son cou, pendant une journée,
    «Une écale de noix avec une araignée.»

    Pendant que les amis causaient tranquillement,
    Des pas sur l’escalier montèrent lentement:
    Et l’on ouït aussi d’indistinctes paroles.
    C’étaient des invités: quelques pâles créoles
    Et quelques Acadiens devenus des planteurs,
    Loin du joug odieux de leurs persécuteurs,
    Sur le sol fortuné qui leur offrit asile.
    Ils venaient visiter leur bon ami Basile.
    Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand Pré
    La jeune Evangéline et le pieux curé.
    Quelles ne furent pas, sous le toit du vieux pâtre,
    De tous ces exilés réunis au même âtre
    La joie et la surprise, en serrant sur leur coeur,
    Ces amis d’autrefois que le même malheur
    Avait disséminés sur de lointaines plages!
    Un reflet de bonheur éclaira les visages,
    Et le ciel fut témoin d’un spectacle émouvant;
    Ceux qui ne s’étaient pas connus auparavant,
    Echangèrent entre eux des voeux doux et sincères:
    Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.

    Un son mélodieux, une vibration
    Suspendit, tout à coup, la conversation.
    Michel, le troubadour, aux longs cheveux de neige
    Et les gais jeunes gens qui lui faisaient cortège,
    Venaient de s’assembler dans un autre salon,
    Et le barde accordait son vibrant violon.
    Bientôt les pieds brûlants frémissent en cadence;
    Sous les lambris de cèdre une légère danse
    Fait gaiement onduler ses orbes gracieux.
    Un éclair de plaisir inonde tous les yeux;
    Un sourire charmant sur les lèvres se jour;
    Un brillant incarnat colore chaque jour;
    On chuchote, en riant, des mots pleins de douceur;
    La main presse la main et coeur parle au coeur!

    La danse, sans repos, faisait vibrer la dalle.
    Assis à l’un des bouts de la bruyante salle
    Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés,
    De leur ami Benoit qui les avait laissés;
    Tandis qu’Evangéline, en proie aux rêveries,
    Promenait ses regards sur le sein des prairies.
    Bien de tristes pensers et de chastes désirs
    S’éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs!
    Les propos éveillés, la danse et la musique
    La rendaient plus pensive et plus mélancolique.
    Elle croyait alors ouïr les grandes voix
    De l’océan plaintif ou des immenses bois.
    Elle sortit sans bruit. La nuit était charmante,
    Le vent ne soufflait point, et la lune dormante
    Semblait s’être arrêtée au bord de la forêt,
    Et recouvrir les troncs d’un lumineux duvet.
    A travers les rameaux, sur la calme rivière,
    Tombait, de place en place, un réseau de lumière,
    Comme tombe un penser d’espérance et d’amour
    Dans l’esprit qui se trouble et qui se ferme au jour.
    Chaque fleur autour d’elle, ouvrant son brillant vase,
    Sa corolle d’argent, sa coupe de topaze,
    Exhalait, vers le ciel, humblement et sans bruit,
    Un suave parfum sur l’aile de la nuit:
    Et c’était sa prière au puissant et bon Maître
    Qui veillait sur ses jours après l’avoir fait naître.
    Mais l’âme de la vierge élevait vers les cieux
    Un arôme plus pur et plus délicieux
    Que celui qu’épanchait la fleur de prairie;
    Et moins qu’elle pourtant la fleur était flétrie!

    Elle se dirigea vers le fond du jardin:
    Combien d’émotions troublaient son chaste sein!
    La lune qui noyait les bois, l’onde et le sable,
    Semblait, d’une langueur morne, indéfinissable,
    Noyer aussi son âme. Alors tout se taisait
    Et dans l’immense plaine, au loin, tout reposait,
    Hors les mouches-à-feu, vivantes étincelles,
    Qui tournoyaient dans l’air sur leurs rapides ailes,
    Et trahissaient leur vol par un sillon de feu.
    Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu,
    Scintillaient vivement les étoiles paisibles,
    Pensers du Tout-Puissant à tous rendus visibles.
    L’homme n’admire plus ces merveilles de Dieu;
    Seulement, il a peur quand il voit au milieu
    De ce temple étonnant qui s’appelle le Monde,
    Passer une comète étrange et vagabonde.
    Comme une main de flamme écrivant un arrêt.
    L’âme d’Evangéline, humble et souffrante, errait
    Dans les champs infinis où rayonne l’étoile,
    Comme au milieu des mers une barque sans voile.
    La vierge s’écria: «Gabriel! Gabriel!
    «Où mènes-tu tes pas? Où te conduit le ciel?
    «N’entends-tu pas, ami, ma voix qui se lamente?
    «Ne devines-tu point que tu fuis ton amante?
    «Je te cherche partout, nulle part ne te vois!
    «J’écoute tous les sons et n’entends point ta voix!
    «Oh! que de fois ton pied, solitaire et morose,
    «A foulé ce chemin que de mes pleurs j’arrose!
    «A l’ombre de ce chêne, oh! que de fois, le soir,
    «Fatigué du travail, es-tu venu t’asseoir,
    «Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie,
    «En rêve te voyait ta malheureuse amie!
    «Que de fois sur ces prés ton anxieux regard
    «Erra comme le mien, vers le soir, au hasard!
    «Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai-je?
    «Quand donc, mon bien-aimé te retrouverai-je?»
    Alors, elle entendit gazouiller tout auprès,
    Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.
    Son chant mélodieux comme un soupir de flûte,
    Ondula, sous les bois, comme l’onde qui lutte
    Contre les chauds baisers des brises du matin,
    Et, d’échos en échos, mourut dans le lointain.

    L’aube du jour suivant fut sereine et riante;
    Les plantes se berçaient sur leur tige pliante,
    La rosée émaillait le gazon de ses pleurs,
    Et dans l’air attiédi les orgueilleuses fleurs
    Répandaient les parfums de leur coupe d’albâtre.
    Le prêtre sur le seuil de la maison du pâtre
    Dit à ceux qui partaient: «Mes bons amis, adieu!
    «Je vais, priant pour vous vous attendre en ce lieu.
    «Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole,
    «Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle
    «Qui dormait sous les bois quand l’époux est venu.»
    —Adieu! mon père, adieu! dit d’un air ingénu,
    Au bon père Félix, la vierge humble et débile;
    Puis elle descendit, avec le vieux Basile,
    Au bord de la rivière où plusieurs canotiers
    Les attendaient assis sous d’épais noisetiers.
    Ils partirent. L’espoir encourageait leur âme
    Le matin rayonnait au fond de chaque lame.
    Docile aux avirons, le rapide canot
    S’éloigna du rivage et disparut bientôt.
    Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée,
    Celui que devant eux chassait la destinée
    Comme une feuille morte au milieu des déserts,
    Comme un duvet d’oiseau dans la vague des airs!
    Cependant le jour fuit; un autre, un autre encore!
    Au coucher du dernier pas plus qu’à son aurore
    Ils n’ont pu découvrir la trace du fuyard.
    Ils ont en vain couru, longtemps de toute part,
    Les fleuves, les forêts, les lacs et leurs rivages;
    Et, pour franchir ainsi ces régions sauvages,
    La vierge défaillante et les vaillants rameurs
    N’ont eu pour se guider que de vagues rumeurs.
    Mais toujours sur les flots le léger canot vole.
    Ils arrivent enfin dans la ville espagnole
    Où Gabriel devait acheter des mulets.
    Le jour dorait le ciel de ses derniers reflets.
    Ils descendent, lassés, dans la première auberge.
    Loquace et babillard l’hôte qui les héberge
    Leur raconte aussitôt que, la veille au matin,
    Un jeune homme du sud: oeil noir, cheveux châtain,
    Front noble et soucieux, regard plein de finesse,
    Un jeune homme appelé Gabriel Lajeunesse,
    Etait parti du bourg avec ses compagnons
    Pour courir la prairie et chasser les bisons.

    IV

    Bien loin à l’occident sont d’immenses campagnes,
    Désertes régions où de hautes montagnes
    Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts,
    Sous le souffle glacé des éternels hivers,
    D’une neige éclatante et d’une glace épaisse.
    De place en place, un roc se déchire et s’affaisse
    Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux
    Où passent, en criant sur leurs âpres essieux
    Les pesants chariots de quelque caravane.
    Au couchant l’Orégon roule une eau diaphane;
    De cascade en cascade, au loin vers le levant,
    Le joli Nebraska verse son flot mouvant;
    Vers le ciel du midi maintes larges rivières,
    Charriant, sans repos, les sables et les pierres,
    Dans leurs lits balayés par le vent des déserts,
    Coulent vers l’océan avec des bruits divers
    Comme les sons d’un orgue ou d’une étrange lyre
    Qu’une main fait vibrer dans un pieux délire.
    Entre les flots d’azur de ces nombreux torrents
    Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents,
    Se déroulent sans fin les superbes prairies,
    Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
    Qui roulent sous le vent, et bercent au soleil,
    La rose, le foin vert et l’amorphas vermeil.
    Là, fiers ou courroucés, sur les flots de verdure,
    Des troupeaux de bisons errent à l’aventure;
    Là courent les chevreuils et les souples élans,
    Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;
    Là s’allument des feux qui dévorent la terre;
    Là des vents fatigués soufflent avec mystère;
    Les sauvages tribus des enfants d’Ismaël
    Arrosent ces déserts d’un sang chaud et cruel,
    Et l’avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
    En tournoyant dans l’air, suit leurs pistes sanglantes,
    Comme l’esprit vengeur des vieux chefs massacrés
    Qui gravit le ciel par d’invisibles degrés.
    De place en place on voit s’élever la fumée
    Au-dessus de la tente où la horde affamée
    Fait bouillir, en dansant autour du grand brasier,
    Dans un vase de pierre, un chevreuil tout entier.
    Et d’espace en espace, au bord des fraîches ondes
    Qui sillonnent au loin ces retraites fécondes,
    S’élève un vert bosquet ou l’oiseau va chanter.
    Et l’ours sombre et morose, en grognant, vient hanter
    Le flanc d’un rocher noir, le fond d’une raine
    Où sa griffe déterre une amère racine.
    Puis au-dessus de tout, limpide et radieux,
    Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.

    Mais déjà Gabriel le chasseur intrépide
    Avait franchi ces lieux dans sa course rapide;
    Et près des monts Ozarks au flanc aride et nu
    Avec ses compagnons il était parvenu.
    Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge
    Avaient quitté la ville et la petite auberge
    Où l’hôtelier leur dit le départ du trappeur.
    Toujours encouragés par un espoir trompeur,
    Avec des Indiens au visage de cuivre,
    Ils s’étaient mis en route empressés à le suivre.
    Parfois ils croyaient voir, à l’horizon lointain,
    S’élever vers le ciel, dans l’air pur du matin,
    De son camp éloigné la fumée ondulante:
    Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante,
    Que des brasiers éteints et des charbons noircis.
    Quoique bien fatigués et rongés de soucis
    Ils ne s’arrêtaient pas, et, sans perdre courage,
    Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage.
    Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux
    Avait cruellement étalé sous leurs yeux
    Ces mirages menteur, cette ombre enchanteresse,
    Qu’on croit toujours saisir, qui s’éloignent sans cesse.

    Comme ils étaient un soir tous dans leur campement,
    Assis autour du feu, parlant tranquillement;
    Ils virent arriver une femme sauvage:
    Le chagrin se peignait sur son pâle visage;
    Mais on voyait briller, dans son oeil abattu,
    Une force étonnante, une grande vertu.
    C’était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
    Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes
    Qu’elle avait dû quitter pour suivre son époux
    A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
    Jusqu’aux lieux où l’hiver étend son aile blanche.
    Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche,
    Enivré de fureur, du tomahawk armé,
    Massacrer, sous ses yeux, son mari bien-aimé,
    Un fier Visage-Pâle, un Canadien paisible.
    Aucun des voyageurs ne parut insensible
    Au récit de la femme, à son affliction;
    Ils lui dirent des mots de consolation,
    Et la firent asseoir à leur table modeste
    Quand la braise eut doré le chevreuil gras et leste.

    Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
    Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
    Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
    L’exilé d’Acadie et ses sauvages guides
    Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
    Pendant que les reflets capricieux et gais
    Du brasier allumé dans la vaste prairie
    Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
    La Sauvagesse, vint, l’âme pleine de deuil,
    S’asseoir sur le gazon devant l’agreste seuil
    De la tente où veillait la triste Evangéline,
    Puis elle fit entendre à la vierge orpheline,
    Le récit douloureux de ses derniers malheurs.
    Elle lui répéta, les yeux noyés de pleurs,
    Et de cette voix grave, humble et mélancolique
    Qui distingue partout l’enfant de l’Amérique,
    Sa première espérance et ses félicités,
    Son amour, son hymen et ses adversités;
    Comme elle avait de joie et de peur d’être mère,
    Et plaignait son enfant de n’avoir point de père!
    Evangéline, émue à ces tristes discours,
    Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours.
    Elle voyait près d’elle une autre infortunée,
    Une femme aux chagrins comme elle destinée;
    Un coeur brûlant d’amour déçu, blessé, flétri,
    Et privé pour jamais de son objet chéri.
    Les liens du malheur unirent ces deux femmes,
    Et d’intimes rapports enchaînèrent leurs âmes.
    La vierge d’Acadie à la femme des bois
    Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois
    Bien loin de sa patrie elle était exilée.
    Et la femme des bois, la figure voilée,
    L’écoutait en silence, assise à quelques pas.
    Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas.

    Quand la vierge eut fini son histoire pénible
    L’Indienne resta sombre, morne, insensible,
    Comme si la terreur eut frappé son esprit:
    Mais un moment après, tressaillante, elle prit
    Dans ses deux frêles mains les mains d’Evangéline.
    Puis assise à ses pieds dans l’ombre et la bruine,
    Elle lui répéta l’histoire de Mowis,
    Fiancé de la neige et brillant comme un lis,
    Qui s’étant fait chérir d’une vierge encor pure
    Une nuit partagea sa couche de verdure,
    Et du discret wigwam sortit soudainement
    Quand le rayon du jour dora le firmament;
    Qui pâlit, se fana, se fondit comme une ombre.
    Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre,
    Son amante abusée, en proie à ses regrets,
    Le suivit, en pleurant, jusqu’au bord des forêts,
    Tendant vers lui ses bras pour retarder sa fuite.
    Sans reposer sa voix elle redit ensuite,
    Avec le même accent et si doux et si beau,
    Comment, pendant la nuit, la belle Lilinau
    Imprudente, et parfois légère en sa conduite
    Par un méchant fantôme avait été séduite
    Le fantôme venait, vers le déclin du jour.
    Se cacher dans les pins qui voilaient le séjour
    De Lilinau la vierge au front ceint de liane;
    Et lorsqu’elle passait le seuil de sa cabane,
    De sa noire retraite il sortait pour la voir.
    Il soupirait d’amour comme le vent du soir,
    Et murmurait tout bas de bien tendres paroles.
    Lilinau, se fiant à ses propos frivoles,
    Rechercha sa présence et l’aima tendrement.
    Chaque soir il venait vers elle constamment.
    En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes
    Elle suivit son vol à travers bois et brumes.
    On ne la revit plus. Sa tribu la chercha;
    Mais personne jamais, sans doute, n’approcha
    Du gîte où l’enchanteur la retenait captive.
    Toujours Evangéline écoutait, attentive,
    Les contes merveilleux de la femme des bois,
    Et les sons lents et doux de sa magique voix.
    Elle s’imaginait être au loin transportée
    Au splendide horizon d’une terre enchantée,
    Vers des cieux inconnus son coeur prenait l’essor.
    La lune se leva comme une boule d’or
    Sur les pies dentelés de l’Ozark aux flancs chauves,
    Sa mystique lueur glissa dans les alcôves,
    Les voûtes, les arceaux des lointaines forêts,
    Et des gîtes cachés elle vit les secrets.
    La tente de la vierge apparaissait plus blanche;
    La mousse et le roseau, le gazon et la branche,
    Exhalaient des soupirs longs et mystérieux;
    Les ruisseaux murmuraient des bruits harmonieux,
    Et de tièdes zéphirs volaient sur les prairies.
    La vierge abandonnait aux douces rêveries
    Son esprit enivré, son coeur toujours aimant.
    Mais une vague horreur, un noir pressentiment
    Se glissaient dans son âme et troublaient son ivresse,
    Comme un serpent impur se glisse avec adresse,
    Roulant ses orbes froids sous les buissons épais,
    Dans le nid du moineau dont il trouble la paix.
    Ce triste sentiment n’était point de la terre.
    De célestes esprits semblaient, avec mystère,
    Lui souffler leurs secrets dans l’air calme des nuits.
    Elle sentit soudain redoubler ses ennuis.
    Quelque chose lui dit dans un secret langage,
    Que, pareille en sa course à la vierge sauvage,
    Elle aussi poursuivait un fantôme menteur.
    Mais bientôt un sommeil calme et réparateur,
    Versant sur sa paupière un merveilleux arôme,
    Chassa de son esprit la crainte et le fantôme.

    Aussitôt qu’apparut l’aube du lendemain
    Les voyageurs, dispos, reprirent leur chemin.
    Avec eux s’éloignait la plaintive Shawnée,
    Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée.
    Elle dit à la vierge: «Ecoute-moi, ma soeur,
    «Je connais tous ces lieux comme le vieux chasseur,
    «Sur le flanc de ces monts, où l’aigle fait son aire,
    «Le flanc que le soleil en se couchant éclaire,
    «Est assis un village, une humble mission
    «Où reste un homme blanc comme ta nation;
    «C’est le chef du hameau; c’est une Robe-noire.
    «Son souvenir toujours sera dans ma mémoire,
    «De son peuple souvent j’ai vu le tendre coeur
    «Eclater de plaisir ou saigner de douleur
    «Pendant qu’il lui parlait de la vie éphémère,
    «De l’aimable Jésus et de sa bonne mère.»
    Et la vierge aussitôt dit à ses compagnons:
    «Si nous changeons de route et si nous atteignons
    «Le bourg que ce mont semble enlever sur son aile,
    «Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
    A peine eut-elle dit que les aventuriers
    Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
    Quand le soleil entra dans son lit de nuée
    La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
    Détourna la montagne et découvrit au loin,
    Une grasse prairie où moutonnait le foin,
    Où serpentaient les eaux d’une vive fontaine.
    Elle entendit chanter plus d’une voix lointaine,
    Et vit le groupe gai des tentes des chrétiens
    Unis dans ces déserts par de sacrés liens.

    Sous un chêne orgueilleux dont l’antique feuillage
    De son ombre voilait les tentes du village,
    Etaient agenouillés avec soumission,
    Le peuple et le pasteur de l’humble mission.
    Voilé par une vigne un crucifix de marbre
    Avait été fixé dans l’écorce d’un arbre
    Et semblait reposer un regard triste et doux
    sur les pieux chrétiens tombés à ses genoux.
    A travers les rameaux du chêne solitaire
    La prière et le chant s’élevaient de la terre
    Et montaient vers les cieux comme un divin encens.
    Les voyageurs, touchés par ces pieux accents,
    S’avancèrent sans bruit, la tête découverte,
    Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
    Et prièrent longtemps avec dévotion.
    Quand le prêtre eut donné la bénédiction
    Qui tomba de sa main sur la foule attendrie
    Comme le grain de blé tombe sur la prairie
    Et la robuste main de l’actif moissonneur,
    Il s’avança vers eux sollicitant l’honneur
    De les avoir longtemps pour hôte dans sa tente.
    Basile, un peu confus, d’une voix hésitante,
    L’assura d’un respect profond et filial
    En entendant parler son langage natal
    Au milieu de ces monts, de ces forêts sauvages,
    Que n’éveillent jamais que les grossiers langages
    Des ignares tribus qui peuplent ces déserts,
    Ou des ours et des loups les discordants concerts,
    Le prêtre catholique eut une grande joie.
    En suivant le sentier où la verdure ondoie,
    Il guide à son wigwam les voyageurs lassés,
    Puis il les fait asseoir sur des rameaux cassés
    Recouverts de la peau de riche bête fauve;
    Et, signant de la croix son front auguste et chauve,
    Il partage avec eux ses gâteaux de maïs,
    Mets de tous les repas dans ces lointains pays.
    A chacun à son tour, en souriant, il passe,
    Pleine d’eau jusqu’au bord, sa vieille calebasse.

    Bientôt les voyageurs disent, en peu de mots,
    Le but de leur voyage et leurs pénibles maux.
    Le prêtre leur répond d’une voix solennelle:
    —«L’aube n’a pas six fois aux cieux tendu son aile,
    «Le soleil ne s’est point six fois non plus enfui,
    «Depuis que Gabriel, des trappeurs avec lui,
    «S’est assis sur la natte où la vierge est assise.
    «Pour se rendre à mes voeux, d’une voix indécise
    «Il me dit longuement son funeste destin,
    «Puis il continua son voyage lointain.»
    La voix du vieux pasteur était bien onctueuse:
    C’était le doux écho d’une âme vertueuse.
    La vierge, cependant, sentait faiblir son coeur;
    Chaque mot lui semblait éloigner le bonheur,
    Et tombait lourd et froid dans son âme tremblante,
    Comme durant l’hiver la neige ruisselante
    Tombe dans un chaud nid d’où s’est enfui l’oiseau.
    —«Il va chasser au nord ans un pays nouveau,»
    Continua le prêtre, «et l’automne prochaine,
    «Il revient avec nous prier sous le grand chêne.»
    Evangéline, alors, dit à l’humble pasteur
    D’une voix suppliante te pleine de candeur:
    —«Mon père, permettez qu’en ce lieu je demeure
    «Pour attendre l’époux ou bien ma dernière heure.»
    Le bon prêtre touché de l’ardeur de ses feux,
    Se rendit aussitôt à ses suprêmes voeux.

    Le lendemain matin, revêtu de son aube,
    Le prêtre dit la messe à la clarté de l’aube;
    Et quand fut consommé l’holocauste divin,
    Basile fit seller son coursier mexicain,
    Puis il s’achemina vers ses lointains rivages,
    N’ayant plus avec lui que ses guides sauvages.

    Les jours se succédaient lentement, lentement
    Le maïs parfumé qui semblait seulement
    Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
    Quand la vierge arriva dans le bourg solitaire,
    Balançait maintenant ses longs épis dorés
    Que les feuilles ceignaient de leurs tissus serrés.
    On épluchait déjà dans l’amour et la joie,
    Les épis couronnés d’une aigrette de soie.
    Les vierges rougissaient quant leur petite main
    Dépouillaient des épis aux graines de carmin.
    Les vierges rougissaient et cachaient leur visage,
    En riant, en secret de l’amoureux présage.
    Elles riaient encore à chaque épi tortu,
    L’appelaient un voleur dans les blés descendu,
    Sans pitié le jetaient au loin avec rudesse.
    Auprès d’Evangéline étrangère à l’ivresse
    Alors nul blond épis n’amena Gabriel.
    Le prêtre lui disait: «Lève toujours au ciel
    «Un coeur plein de foi vive, une humide paupière
    «Et le ciel, à la fin, entendra ta prière.»
    Il est, dans nos déserts, une plante au front pur
    Comme l’étoile d’or dans la plaine d’azur;
    Sa fleur mystérieuse au nord toujours s’incline.
    C’est une douce fleur que la bonté divine
    Sème, de place en place, en nos prés étendus
    Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
    Semblable à cette fleur est la Foi de notre âme.
    Les fleurs des passions ont bien plus de dictame,
    Plus de vives couleurs, plus de pompeux éclats;
    Mais soyons défiants, elles trompent nos pas,
    Et leur baume suave est, hélas! bien funeste.
    Seule ici-bas la Foi, cette plante céleste,
    Est le guide éclairé de nos pas chancelants;
    Ensuite elle orne, au ciel, nos fronts étincelants.

    Ainsi venaient déjà les beaux jours de l’automne.
    Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne
    Tombèrent, un par un, sur le guéret durci:
    Gabriel ne vint pas! l’hiver s’enfuit aussi;
    Le printemps embaumé s’ouvrit comme une rose;
    L’abeille butina la fleur nouvel-éclose;
    L’oiseau bleu fit pleuvoir sur les feuilles des bois
    Les suaves accords de sa joyeuse voix.
    Gabriel ne vint pas! Cependant sur son aile
    La brise de l’été portait une nouvelle
    Plus douce que l’arôme et l’éclat des bouquets;
    Que les frais coloris et l’odeur des bosquets.
    «Gabriel le chasseur avait planté sa tente
    Au fond du Michigan, sous la voûte flottante,
    Sous les pesants arceaux des antiques forêts,
    Où de la Saginaw roulent les flots muets.»
    Evangéline, enfin rendue à l’espérance,
    Oubliant sa faiblesse, oubliant sa souffrance,
    Et tout ce qu’a d’amer une déception,
    Dit un adieu pénible à l’humble mission.
    Cherchant à fuir ses maux, sa triste destinée,
    Avec elle partit la fidèle Shawnée.
    Après avoir longtemps erré dans le désert;
    Après avoir, hélas! plus d’une fois souffert
    L’aiguillon de la faim et d’une soif acerbe;
    Après avoir couché, sans nul abri, sur l’herbe,
    Elle atteignit des bois éloignés vers le Nord,
    Et de la Saginaw suivit au loin le bord.
    Un soir elle aperçut, au fond d’une ravine,
    La tente du chasseur… Elle était en ruine!…

    Sur les ailes du temps s’envolaient les saisons.
    La pauvre Evangéline, aux lointains horizons,
    Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
    Un profond désespoir consumait tout son être,
    Sous les feux des étés, les frimas des hivers,
    Elle traîna sa peine en bien des lieux divers.
    Tantôt on la voyait aux missions moraves,
    Priant Dieu de briser ses terrestres entraves;
    Sur un champ de bataille aux malheureux blessés
    Tantôt elle portait ses secours empressés;
    Elle entrait aujourd’hui dans une grande ville,
    Et demain se cachait dans un hameau tranquille.
    Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
    Et souvent de sa fuite on n’avait souvenir.
    Quant elle commença sa course longue et vaine
    Elle était jeune et belle et son âme était pleine
    De suaves espoirs, de tendres passions;
    Sa course s’achevait dans les déceptions!
    Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;
    Sa beauté s’en allait! Chaque nouvelle année
    Dérobait quelque charme à son regard serein,
    Et traçait sur son front les rides du chagrin.
    On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
    Quelques cheveux d’argent, aube d’une autre vie,
    Aurore dont l’éclat mystérieux et doux
    Nous dit qu’un nouveau jour va se lever pour nous,
    Comme dans l’Orient l’aube brillante et vive
    Annonce à l’univers que le soleil arrive.

    V

    Dans cette heureuse terre où de flots azurés
    La Delaware arrose, en chantant vals et prés,
    Il s’élève une ville harmonieuse et fière
    Qui baigne ses beaux pieds dans la chaude rivière;
    Qui garde avec amour, dans son bois enchanteur,
    Le vénérable nom de Penn, son fondateur.
    Là l’air est imprégné d’une douceur extrême;
    De la beauté la pêche est le charmant emblème;
    Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix
    Qui murmure les noms des vieux arbres des bois,
    Comme pour apaiser les plaintives Dryades
    Dont on a démoli les vertes colonnades.
    C’est là qu’Evangéline, après ses longs travaux,
    Avait enfin trouvé le calme et le repos;
    Et c’est là qu’était mort Leblanc, le vieux notaire.
    Des ses cent petit-fils, quand il quitta la terre,
    Un seul vint, un moment, s’asseoir à son chevet.
    C’est dans cette cité que la vierge trouvait
    Le plus de souvenirs de sa terre natale.
    Elle aimait des Quakers l’existence frugale,
    Et l’usage charmants de tous se tutoyer:
    Cela lui rappelait son antique foyer,
    Et sa chère Acadie où se traitaient en frères
    Les habitants unis dans l’heur et les misères
    Après qu’elle eut fini ses courses ici-bas,
    Par un divin instinct, ses pensers et ses pas
    Se tournèrent d’accord, vers cette ville altière,
    Comme la feuille, au bois, se tourne à la lumière.
    Quand la brise s’élève avec le frais matin
    Et chasse les brouillards jusque dans le lointain
    Le voyageur assis sur le flanc des montagnes
    Voit naître, sous ses pieds, de riantes campagnes,
    De longs ruisseaux d’argent frangés de verts rameaux,
    Des clochers orgueilleux et d’agrestes hameaux;
    Ainsi quant les brouillards s’enfuirent de son âme,
    Bien loin, au-dessus d’elle, en des sentiers de flamme,
    Elle vit graviter le monde étincelant
    Et les sentiers ardus que d’un pas chancelant
    Elle avait remontés avec tant de constance
    Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.

    Cependant Gabriel n’était pas délaissé;
    La vierge, dans son coeur sous le deuil affaissé,
    Gardait fidèlement son image bénie,
    Palpitante d’amour, charmante, rajeunie.
    Comme en ce jour heureux ou, la dernière fois,
    Assise à ses côtés, elle entendit sa voix!
    Les ans n’avaient point pu changer cette figure
    Qu’elle vit autrefois si placide et si pure!
    Pour elle son amant n’avait jamais vieilli;
    L’absence et le malheur l’avaient même embelli;
    Il était mort, mort à la fleur de l’âge,
    Dans toute sa beauté, sa force et son courage.

    En son exil lointain, sous un ciel étranger,
    La vierge gémissante apprit à partager
    L’angoisse du chagrin, les pleurs de l’intelligence
    Elle apprit la douceur, l’amour, la patience.
    Elle épanchait sur tous sa douce charité
    Qui ne perdait jamais de son intensité;
    Comme ces belles fleurs dont les brillants calices,
    Sans perdre de parfums, ni rien de leurs délices,
    Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
    Son coeur brûlait souvent de divines ardeurs;
    Elle ne formait pas alors d’autre espérance
    Que de suivre Jésus avec persévérance.
    Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux,
    Puis au pied des autels elle fit de saints voeux.

    Bien souvent on la vit dans les coins de la ville
    Où vivote la classe indigente et servile;
    Où coulent tant de pleurs; où l’humble pauvreté,
    Honteuse et sans habits, cherche à fuir la clarté;
    Où la femme malade est sans pain et travaille
    Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille;
    Bien souvent on la vit, brûlant de charité,
    Porter un doux espoir sous le toit attristé.
    Lorsque la foule était vers minuit disparue,
    Que tout dormait, le guet qui logeait chaque rue,
    Criant dans la rafale et dans l’obscurité
    Que tout étant tranquille au sein de la cité,
    Voyait dans le carreau de quelqu’humble mansarde
    Scintiller les rayons de sa lampe blafarde,
    Avant qu’à son sommeil l’heureux fut arraché.
    Le pensif Allemant qui venait au marché
    Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charrette.
    La rencontrait toujours, rentrant dans sa retraite,
    Après avoir veillé toute seule en pleurant,
    Au chevet solitaire où râlait un mourant.

    Sur la ville vint fondre une peste maligne.
    Plus d’un présage affreux, plus d’un funeste signe
    En avait averti l’orgueilleux citadin.
    De sauvages pigeons avaient paru soudain:
    Ils sortaient des forêts où pour toute pâture
    Ils n’avaient pu trouver qu’une noix sèche et dure.
    Leur vol rapide et sombre avait terni le jour.
    L’insecte sans murmure avait fui son séjour.
    Ainsi que dans les mois d’avril et de septembre,
    Sur les champs émaillés et tout parfumés d’ambre,
    L’océan pousse un flot qui monte, monte encor
    Jusqu’à ce que le pré soit lui-même lu la d’or;
    De même, franchissant sa borne accoutumée,
    L’océan de la mort sur la plaine embaumée
    Où fleurissait la vie, et l’amour, et l’espoir,
    Poussa soudainement son flot impur et noir.
    Le riche, par ses biens, la beauté par ses charmes,
    L’enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes,
    Ne purent désarmer le terrible oppresseur;
    Et le frère mourait dans les bras de sa soeur;
    L’enfant pâle et maigri, sur le sein de sa mère;
    L’époux en embrassant une épouse bien chère!
    Le pauvre, délaissé dans ce moment fatal;
    Sans amis, sans parents, frappait à l’hôpital,
    La demeure de ceux qui n’ont point de demeure;
    C’est là qu’il attendait, en paix sa dernière heure.

    En ce temps l’hôpital s’élevait retiré,
    En dehors de la ville, au coin d’un large pré:
    Aujourd’hui, cependant, la cité l’environne,
    Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne
    Semblent être un écho qui répète aux heureux
    Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux:
    —«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.»
    Nuit et jours, à l’hospice, avec de saints apôtres,
    On voyait accourir la soeur de charité.
    Et quand elle parlait de la félicité
    Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre,
    L’ont tendrement aimé comme on aime un bon père,
    Le mourant souriait et retrouvait l’espoir.
    Sur le front de la vierge il croyait entrevoir
    Une vive auréole, une lueur divine.
    Comme au front de ces dieux un artiste en dessine,
    Ou comme de bien loin, pendant l’obscurité,
    On en voit resplendir au front d’une cité.
    Son regard lui semblait un rayon, une flamme
    De ce ciel où bientôt allait monter son âme.

    Un dimanche matin, le temps était bien beau,
    Pensive et recueillie, elle vint de nouveau,
    Visiter l’hôpital encombré de malades.
    Dans l’air chaud de l’été, sous ses vertes arcades,
    Le jardin balançait mille odorantes fleurs.
    La vierge recueillit celle dont les couleurs
    Pouvaient charmer les yeux ou nourrir l’espérance
    Des patients cloués sur leurs lits de souffrance;
    Elle fit un bouquet, ensuite elle monta.
    La brise, au même instant, sur son aile apporta
    Les sons mélodieux d’une cloche lointaine.
    Des accents cadencés flottèrent dans la plaine
    Et parurent se perdre au fond des vastes bois:
    C’était le chant pieux des graves suédois.
    Aussi doux que le bruit d’une aile qui se ferme
    Le calme descendit sur son âme plus ferme:
    Elle sentit alors que sa peine achevait.
    Elle entra tout émue. A chaque humble chevet
    Que l’ange de la mort recouvrait de son aile,
    Se tenait, en silence, un serviteur fidèle.
    Il prodiguait des soins au pâle moribond;
    Mettait un linge froid sur sa tête et son front.
    Et portait de l’eau froide à ses lèvres arides.
    Il fermait doucement les paupières livides
    De l’être infortuné qui venait de mourir;
    Lui croisait les deux mains, et pour le recouvrir
    Etendait un drap blanc sur sa figure pâle.
    Quand la vierge rentra dans la fiévreuse salle
    Plus d’un visage mat parut se réveiller,
    Se tourna lentement sur son dur oreiller.
    Et sur elle fixa des yeux pleins de souffrance.
    Sa présence était douce et rendait l’espérance:
    C’était le jour naissant qui du clair horizon
    Verse un reflet vermeil aux mur d’une prison.
    En portant ses regards sur les lits autour d’elle
    Elle vit que la mort travaillait avec zèle.
    En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés
    Que, la veille, de soins elle avait entourés,
    Etaient enfin partis de cette pauvre terre:
    Mais d’autres occupaient leurs couches de misère!

    Soudain elle s’arrête, et ses pas étonnés
    Par la crainte et l’effroi semblent être enchaînés.
    Sa lèvre est entr’ouverte et tout son corps frissonne;
    Sous sa morne paupière un court éclair rayonne:
    Elle verse un sanglot et verse d’amers pleurs.
    Les malades surpris, par un effort suprême,
    De leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.

    Prés d’elle sur un lit où tomba son regard
    On venait de porter un grand et beau vieillard;
    Mais il était mourant, et sa joue était creuse;
    Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse.
    Et dans le même instant un reflet du soleil,
    En luisant sur son front le rendait plus vermeil,
    Paraissait effacer les rides du vieil âge,
    Et rendre la jeunesse à son pâle visage.
    Il était là, gisant immobile et sans voix,
    Son regard suspendu sur la petite croix
    Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche.
    La fièvre d’un trait rouge environnait sa bouche.
    On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux.
    Avait mis sur sa porte un sang tout généreux
    Pour que l’ange de mort retint son large glaive.
    Ses pensers se perdaient dans un vague et long rêve;
    Un râle fatigant, court et précipité
    Soulevait sa poitrine avec rapidité;
    Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres;
    Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres,
    Ténèbres d’agonie et ténèbres de mort.
    Au long cri que jeta la vierge en son transport,
    Il sembla secouer sa morne léthargie
    Et retrouver encor quelque reste de vie.
    Alors il crut ouïr comme une voix du ciel,
    Une voix qui disait: «Gabriel! Gabriel!
    «Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble!»
    Et cette voix vibrait, comme l’airain qui tremble.
    Dans un songe, aussitôt, il fit, comme autrefois,
    La terre d’Acadie et ses verdoyants bois,
    Et ses ruisseaux d’argent, ses prés et ses villages,
    Et le toit de son père au milieu des feuillages,
    Et son Evangéline allant à son côté,
    Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
    Sur la prairie en fleurs ou le long des rivières!…
    Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières…
    Il entr’ouvre les yeux, les porte autour de lui:
    La douce vision, hélas! a déjà fui!
    Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique,
    Il voit, agenouillée, une forme angélique.
    Et c’est Evangéline!… Il veut dire son nom,
    Mais sa langue ne peut murmurer qu’un vain son
    Dans un dernier transport, il attache sur elle
    Un regard où l’amour au désespoir se mêle;
    Il veut lever la tête et lui tendre la main,
    Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!
    Seulement un sourire éclaire sa figure
    Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure
    Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant.
    Son regard se ranime et devient plus brillants;
    Mais ce n’est qu’un éclair! On le voit se déteindre:
    C’est la lampe qui brille au moment de s’éteindre,
    Le flambeau consumé que réveille un vent frais:
    Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais!
    Et tout était fini: la crainte et l’espérance,
    Les fidèles amours et la longue souffrance!

    Evangéline en pleurs resta pieusement
    Près des restes sacrés de on fidèle amant.
    Une dernière fois, dans l’angoisse abîmée,
    Elle prit dans ses mains la tête inanimée,
    Doucement la pressa contre son coeur transi
    Et dit, penchant son front: O mon père merci!

    Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
    Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,
    Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
    Se balancent encor sur le bord des sentiers;
    Mais loin de leur ombrage et de leur vertes ailes,
    Dans le même tombeau, les deux amants fidèles
    Dont les afflictions et les maux sont finis,
    Reposent, côte à côte, à jamais réunis!
    Ils dorment sous les murs d’un temple catholique!
    Leurs noms sont ignorés; la croix simple et rustique
    Qui disait au passant le lieu de leur repos
    Ne se retrouve plus! Comme d’immenses flots
    Roulent, avec fracas, vers une calme rive,
    Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active,
    S’agite chaque jour la foule des humains.
    Combien de coeurs blessés et remplis de chagrins
    Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude,
    En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude!
    Combien de fronts pensifs s’inclinent tristement
    En ces lieux où leurs fronts n’ont plus aucun tourment!
    Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
    En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche!
    Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
    En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.

    Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
    Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
    Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
    Se balancent encore sur le bord des sentiers;
    Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme,
    On entend murmurer un étrange idiome!
    On voit jouer, hélas! les fils d’un étranger!…
    Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger,
    Et sur les bords déserts du sonore Atlantique
    On voit, de place en place, un paysan rustique.
    C’est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul
    Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,
    La terre de l’exil si lourde et si fatale.
    Et qui revint mourir à sa rive natale!

    Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
    Sa fille porte encore élégant mantelet,
    Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie.
    Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie.
    Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau;
    Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l’eau.
    Dans les veilles d’hiver, quand les vagues écument,
    Assis au coin de l’âtre où les fagots s’allument,
    De l’humble Evangéline on conte les malheurs;
    Et les petits enfants versent alors des pleurs.
    Et l’Océan plaintif vers ses rives brumeuses
    S’avance en agitant ses vagues écumeuses;
    Et de profonds soupirs s’élèvent de ses flots
    Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots!…


    FIN

    Source : Internet Archive

     
     
  6. Fragments d’une rue que j’arpente depuis 20 ans.

    Fragments d’une rue que j’arpente depuis 20 ans.

     
     
  7. Palourdes en papillote pour le BBQ.

    Palourdes en papillote pour le BBQ.

     
     
  8. Shakespeare-in-the-Park a présenté Harry the King au cimetière Mont-Royal. Magique. Pour les acteurs, toujours extraordinaires, la savoureuse adaptation de la pièce de Shakespeare, la brume et les ombres qui emplissent l’air du soir et jouent avec les tombes…

    Shakespeare-in-the-Park du Repercussion Theater a lancé une campagne sur Indiegogo pour la construction d’une nouvelle scène.

    Le 10 juillet 2014.

     
     
  9. Sur les traces du jazz à Montréal avec Leah Blythe, un  parcours vivant, en musique et en archives, sur l’histoire du jazz à Montréal.

    1. Le lieu de naissance sociologique, la gare Windsor, les porteurs de bagages, l’arrivée de la communauté noire. 

    2. Un parking, ce qu’il reste du Rockhead’s Paradise, berceau de la vie nocturne montréalaise sur fond de jazz.

    3. La pièce Hello Montreal (1928) témoigne de la vitalité et de l’attrait de la ville à cette époque: «I’ll be leaving in the summer and I won’t come back till fall / Goodbye Broadway, hello Montreal.»

    4. Parmi les participants, certains pouvaient partager leurs souvenirs du Rockhead’s Paradise

    5. Chez Parée, l’inimitable Charlie Parker a amené le bebop à Montréal. Dans les années 50, les bars de jazz ont fait place aux clubs de danseuses. 

    6. Cette adresse de la rue Sainte-Catherine, qui abrite Urban Outfitters aujourd’hui, fut jadis un foyer du swing. Cab Calloway y a chanté.

    7. Les cinémas comme le Loews - aujourd’hui un Foot Lockers - accueillaient les performances des pianistes.

    8. En face de L’Astral, la nouvelle maison du jazz et quartier général du Festival de jazz de Montréal, se trouvait The House of the Rising Sun à l’angle De Bleury et De Maisonneuve : Nina Simone, et bien d’autres figures emblématiques y sont passées.

    Le 6 juillet 2014

     
     
  10. Vies de plateau #lecture

    Vies de plateau #lecture